Islam et démocratie

Le père Jean-Jacques Rouchi, islamologue, a donné une conférence sur le thème de l’Islam et la démocratie, jeudi 11 janvier 2018, au centre culturel départemental à Rodez. Cette conférence était organisée par le groupe Agora, des chrétiens qui interrogent l’actualité.

En voici l’enregistrement audio (275 Mo) et les notes prises par R. Bui (qui n’engagent pas le conférencier).

« Islam et démocratie » : un sujet brûlant et complexe, pour nous aider à mieux vivre la rencontre avec les musulmans, plus spécifiquement dans un contexte laïc.

conference agoraPlan de la conférence

· Des jalons sur les 14 siècles de rencontre avec l’islam, qui mettent en perspective les relations contrastées avec les musulmans, souvent conflictuelles mais aussi fécondes, ce qui peut donner de l’espoir pour le présent.

· Une histoire de la laïcité, pas seulement sur les 2 derniers siècles, car la laïcité à la française remonte à beaucoup plus loin. Il s’agit d’en revisiter l’histoire, jusqu’à l’Evangile.

· Les musulmans et la laïcité : la laïcité est le résultat d’une élaboration auquel les musulmans n’ont pas participé. La philosophie politique de l’islam implique une conception originairement différente de la loi, de ses sources, de ce qui la rend contraignante pour les consciences, mais aussi des relations entre religion et société, religion et sociétal, église et Etat, au-delà des lois qui régissent la vie sociale. Le cœur du problème de l’insertion des musulmans dans la laïcité, se trouve dans l’interprétation du texte sacré et l’impact qu’il peut avoir sur le positionnement des citoyens par rapport à la loi.

· La diversité des points de vue parmi les musulmans.

Introduction

L’actualité depuis quelques décennies donne une image brouillée du monde musulman : terrorisme, communautarisme, repli identitaire, difficultés sociales dans les quartiers, crises dans les pays du Proche Orient – cf. Jérusalem capitale d’Israël – tout cela retombe sur les 5,5 millions de nos concitoyens musulmans avec des statuts divers. Les media, l’opinion publique en général sont tentés par un regard de méfiance, de peur, aggravé par un contentieux historique réactivé par des souvenirs douloureux, d’Afrique du Nord. Il y a alors obligation de regarder avec lucidité et de bienveillance les musulmans, et ne pas hésiter à faire le premier pas. Les chrétiens sont encouragés au dialogue interreligieux, pour connaître l’autre, pour mieux se connaître soi-même – par un regard qui passe par celui de l’autre -, pour éviter des erreurs, et interpréter correctement les comportements des uns et des autres pour une insertion paisible des musulmans dans la République française. C’est parfois difficile de tenter cette rencontre, de persévérer, mais sans attendre une réciprocité totale, on ne perd pas son temps à rencontrer l’autre et à retisser des liens.

Histoire de la rencontre avec l’islam

14 siècles de rencontres de manière conflictuelle ne facilitent pas cela. L’origine est l’irruption dans la péninsule arabique d’une religion et d’une civilisation intimement mêlées : l’islam est din wa dawla (religion et société-Etat), dès l’origine, ce qui aura un impact majeur dans la présence des musulmans dans d’autres systèmes, en particulier notre système démocratique ou laïc. La laïcité n’est pas absente de la perspective islamique, mais avec un tout autre sens. Un Etat ne saurait être laïc. Il a fallu attendre 2014, avec la Tunisie, pour admettre une citoyenneté détachée de l’appartenance à l’islam. Cf. la chrétienté médiévale liait aussi citoyenneté et appartenance religieuse. Dès les origines, Mohammed est à la fois fondateur de la religion musulmane et d’un l’Etat ; prophète permettant au livre sacré de se manifester par sa prédication et bâtisseur de la civilisation islamique à partir de ce livre dans les premières années de l’islam ; énonciateur d’une parole extérieure à lui-même et interprète majeur et autorisé de ce texte pour sa mise en œuvre pour tous les aspects de la vie religieuse et sociale, jusque dans les détails très concrets et ténus (relations hommes-femmes, héritages, manière de prier quand on fait la guerre…). Cette coïncidence en la même personne de celui qui reçoit le texte sacré et de celui qui le décline dans la vie religieuse et sociale, va conduire à l’établissement d’un Etat idéal, qui dans l’imaginaire islamique sera indépassable quant à sa qualité religieuse, humaine, culturelle, sociale. Les 4 successeurs de Mohammed – les « califes bien dirigés » vont poursuivre le mouvement, et ce qui à travers une orchestration largement mythique, légendaire, aboutit à un Etat et une société considérés comme idéaux. Cela peut nous étonner, pour nous qui considérons que l’idéal est devant nous, dans l’avenir, du fait de la conception de l’histoire que nous donne la Bible, qui voit l’idéal en avant, non dans le passé. D’où la notion occidentale de progrès et sa vision reprise et sécularisée par le marxisme mais aussi le nazisme, avec les résultats que l’on sait. Les idéaux des uns et des autres ne se rencontrent pas. L’un est dans le passé parfait des origines. L’autre ne connaît pas de terme : « on va de commencement en commencement par des commencements qui n’auront pas de fin », non dans la reprise d’un passé parfait mais dans l’accueil du Royaume.

L’empire byzantin et l’empire perse ont ignoré au départ l’avènement de l’Islam. Il a fallu attendre 638 (conquête de Jérusalem) et la fondation de l’État Omeyyade à Damas (661-750) avec ses conquêtes s’élargissant de manière exponentielle jusqu’à l’océan Atlantique (642), l’empire perse sassanide et l’Indus. Les musulmans resteront dans la péninsule hispanique jusqu’au 3 janvier 1492. En 1684, on aura le siège de Vienne par les ottomans, pendant le règne de Louis XIV. Le corps expéditionnaire musulman (711) avec le franchissement du détroit de Gibraltar par Tarik, a été arrêté en 714 par le duc Eudes d’Aquitaine devant Toulouse (précisément à l’endroit de l’Institut Catholique, où se trouvait le château Narbonnais !) plus qu’à Poitiers (732) qui n’était qu’une queue de razzia. Cette expansion étonnante va installer pendant des siècles l’islam comme puissance militaire porteuse de sa propre conception de la vie, de l’organisation sociale.

D’autres moments de contacts, les croisades (1099-1303) représentent la tentative de l’occident de reconquérir ses terres d’origine. Le contentieux vient de la conquête musulmane qui s’est fait sur des terres chrétiennes. Les musulmans avaient conquis l’Egypte, matrice de la Bible et de la civilisation biblique. Lorsque l’islam arrive à Jérusalem, il absorbe le lieu de naissance du judaïsme et du christianisme, puis l’actuelle Turquie, le lieu des premiers conciles chrétiens (Nicée, Constantinople, Chalcédoine), mais aussi le lieu de naissance de la culture grecque pré-socratique (Parménide, Héraclite, à Milet…). Les croisades donnent l’occasion de nombreux contacts, certes conflictuels, mais pas toujours, car les adversaires étaient des hommes de culture. Saladin échangeait des prisonniers contre des tomes d’Aristote. Il y a eu des mariages, des enrichissements techniques et économiques de l’orient vers l’occident (le vin de Fronton avec un cépage ramené de Chypre, la violette venue d’Iran via les conquérants arabes, l’ogive gothique originaire de Perse) et philosophiques (cf. la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin qui dépend de sources antiques aristotéliciennes traduites par des musulmans, puis par des moines siciliens bilingues, puis via les Pyrénées). Exemple de fécondations mutuelles entre civilisations. La politique culturelle des califes avait été de traduire tout azimut, même si certaines sources antiques avaient été préservées dans des monastères d’occident, notamment au mont Saint Michel. A travers un écran premier de bruit et de fureurs, il y a des échanges culturels qui peuvent augurer des rapports plus pacifiques pour le présent. Grâce à l’Espagne islamique a pu avoir lieu la renaissance carolingienne, avec un développement scientifique, mathématiques en occident. Des relations diplomatiques prolongent une vieille tradition d’échanges (Charlemagne-Harun al-Rachid, François 1er-Soliman le Magnifique « le grand-turc », Louis XIV et le grand Mammamuchi, Macron-Erdogan).

Après la reconquista (1492 : prise de Grenade), la civilisation arabo-musulmane semble entrer en léthargie. Les musulmans mettent en cause l’invasion mongole qui les aurait stérilisés. Mais il y a aussi des facteurs religieux : (1) le rapport de Dieu avec l’événement et (2) les limites de ce qui est laissé à l’investigation et à l’intelligence humaine. En islam, il n’y a pas de causes secondes, mais Dieu seul comme comme cause première, qui cause directement tout ce qui arrive. Inutile de trouver des lois dans la nature qui limiteraient l’arbitraire divin qui a maîtrise sur toute chose. Après avoir tout traduit, tout rassemblé dans de splendides bibliothèques, il manque au monde islamique la méthode scientifique qui cherche des lois et les confirme ou les infirme par l’expérimentation. Les musulmans se sont arrêtés à l’observation des phénomènes, sans l’expérience et les lois scientifiques. Ils ont certes transmis le zéro des hindous, optimisé l’arithmétique, l’algèbre (littéralement « contrainte »), l’astronomie, mais sans entrer dans le domaine réservé de Dieu par l’investigation scientifique qui suppose une liberté d’interprétation. On retrouve celle-ci au contraire dans la Bible, avec l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu, et le sabbat qui ouvre le temps de l’homme (Dieu se repose) qui reçoit la terre pour l’aménager et pour qui Le progrès est bon.

L’expansion occidentale, notamment française avec l’expédition d’Egypte de Bonaparte, va réveiller cette belle endormie qu’était la civilisation islamique. Ce sera un fiasco militaire et économique, politiquement peu payant, mais comme homme des lumières, avec sa cohorte de savants, Bonaparte va inventorier tout ce qu’il est possible de repérer en Egypte (crues du Nil, agronomie, antiquités égyptiennes, cartes, plans…). Ce sera l’occasion pour ceux qui deviendront les kédivs d’Egypte en particulier Mehmet Ali (1830) de se nourrir de la science et de la technique occidentale. Colonisation, décolonisation vont provoquer un réveil du monde islamique, avec au XIXème siècle la production d’une langue nouvelle qui permettra aux colonisés d’échapper à la colonisation culturelle et d’accéder à la modernité. Des chrétiens et des musulmans égyptiens et surtout syriens vont inventer l’arabe moderne, qui est l’arabe de l’édition, de la communication, de la presse… qui évolue à grande distance de ce que parlaient les tribus du temps de Mohammed et du texte coranique et de la langue classique, mais qui est un outil linguistique permettant la scolarisation, l’insertion d’éléments occidentaux dans le langage arabe.

La 1ère guerre mondiale, ce suicide de la civilisation occidentale, donnera aussi aux supplétifs de l’Empire de maîtriser le maniement des armes modernes et leur permettra ensuite de mettre fin à la colonisation.

Pour relancer les économies mises à mal par la 2nde guerre mondiale, on est allé pendant les trente glorieuses chercher des bras dans les anciennes colonies, des travailleurs d’abord temporaires, puis avec le regroupement familial, soit aujourd’hui quelques 18 millions de musulmans en Europe, soit 8 % en France (5,5 millions). Les migrants actuels viennent aussi pour des raisons diverses de pays musulmans (Syrie, Irak, Soudan, Somalie, Afghanistan, des pays africains avec nombre de musulmans).

Une brève histoire de la laïcité

D’où vient notre système laïc, gérant la relation entre Etat et religion, entre le social et la religion, est spécifique à la France, une partie de la Belgique, le Canada et la Catalogne, en déconnectant la citoyenneté de l’appartenance religieuse, et une étanchéité entre Eglise (catholique) et Etat. Ce système est en fait antérieur à 1789, car structurellement présent dans l’Evangile et l’Ancien Testament. Il faut remonter au 4ème siècle, avec l’édit de tolérance de Milan (313), on a la possibilité d’être citoyen romain même si on n’est pas païen. Constantin, l’empereur païen plus ou moins monothéiste était via sa mère influencé par le christianisme qu’il considérait comme une religion « moderne ». La religion officielle d’avant 313, le paganisme qui faisait le ciment social de l’empire romain était à bout de souffle, dont les rites étaient moqués par un Cicéron. L’édit de Milan parachève l’unification de l’empire par Constantin, mais plus sur une base religieuse. Jusqu’à l’empereur Théodose, on a donc une société laïque, où on peut être citoyen sans être de la religion dominante. En 386, Théodose met fin au culte d’Isis en Egypte, et décide que le christianisme devient religion d’État, une seule religion. Fin de la 1ère laïcité ! Avec un système inversé en orient et en occident : en orient, l’empereur nomme patriarches et évêques et s’attribue des fonctions religieuses. Ce système influencera le fonctionnement de l’empire Omeyyade, avec un changement du titre du « calife du prophète » (celui qui tient lieu du prophète en tant qu’exécutif chargé de mettre en œuvre les dispositions du Coran) en « calife de Dieu » (sur le modèle de l’empereur sacré byzantin, avec fonction religieuse). En occident, la figure qui émergera sera celle du pontife au-dessus ou en conflit avec le pouvoir des chefs temporels. Cf. Innocent III, modèle d’une papauté chapeautant l’occident. Dans un contexte de désordres politiques, d’anarchie, d’envahisseurs barbares, la seule structure qui reste debout en occident était celle de l’épiscopat (defensor civitatis), avec des responsabilités civiles, sociales, caritatives, sanitaires, éducatives, économiques dévolues à l’Église, confirmées par Charlemagne lui confiant des missions de service public (universités, hôpitaux…) et la possibilité de lever des impôts, laissant au pouvoir temporel d’autres tâches propres, régaliennes. Suivront alors mult conflits entre pouvoir politique et pontifes, avec les querelles des investitures, du sacerdoce et de l’empire – par exemple, en France, jusqu’à la Révolution, c’est le roi et son conseil qui nomment les évêques. Dans ce système, on a des prodromes de ce qui va devenir la laïcité, à la suite de la distinction évangélique César-Dieu, sur la question de l’impôt. La distinction entre les deux glaives, entre pouvoirs temporels affirmés et pouvoir pontifical indépendant. Les juristes de Philippe le Bel remettront à jour le droit romain, déconnecté d’une source religieuse. Parallèlement, le pouvoir des seigneurs va se voir rogné par l’émergence des municipalités, des villes franches, avec un pouvoir élu qui va pratiquer une démocratie locale. Idem dans le monde ecclésial, les chanoines vont élire leur prévôt. Les moines, leur abbé, même si après il y aura les abbés commendataires. Les ordres mendiants, leur supérieur. La constitution des Dominicains sera par exemple une des sources d’inspiration de la démocratie américaine (ce qui fait que les présidents américains sont élus pour 4 ans).

Avec les guerres de religion, ce qui était depuis Constantin le ciment de l’unité de l’ensemble national, se révélera facteur de divisions. L’État devant la raison religieuse devenue folle, va reprendre la main. La religion va cesser d’avoir l’utilité publique de réaliser la concorde du peuple et de la nation. Henri IV va diversifier la citoyenneté en permettant aux protestants d’y accéder. Malheureusement Louis XIV la leur retirera, et de nouveau le catholicisme redeviendra religion d’Etat. Les juifs et les protestants en pâtiront, n’ayant plus accès à l’état-civil tenu par les paroisses. Progressivement, on arrive au système laïc, avec dès le XVIème siècle la redécouverte de l’antiquité, avec notamment la démocratie athénienne. Ce qui est étonnant car on appelle ce système « laïcité », car il y a deux termes pour désigner le peuple : le demos (peuple organisé) ou le laos (peuple réuni pour une activité cultuelle, le peuple saint, sacré). Paradoxalement, on s’est servi du terme laïcité pour définir cette déconnexion citoyenneté-appartenance religieuse. La philosophie des Lumières, la Révolution française, le XIXème siècle jusqu’à 1905, consacreront la douloureuse séparation de l’Église et l’État, après 15 siècles d’union. Rupture paradoxale, car droits de l’homme, respect de la personne humaine, notion de bien commun étaient bien largement d’inspiration évangélique. En 2005, les responsables de l’Église catholique ont affirmé auprès de Lionel Jospin leur adhésion à ce système (cf. l’entretien des 40.000 églises appartenant aux communes, des 90 cathédrales à l’Etat). Les juifs et les protestants l’avaient fait avant, qui ont beaucoup contribué au système laïc. Cf. le nombre de ministres, de grands commis de l’Etat protestants, car c’est la République qui leur a permis de prendre ces responsabilités.

Dans sa politique coloniale, en 1920, en reconnaissance aux musulmans ayant donné leur vie pour la France, la République construit la mosquée de Paris. Mais il n’y a pas eu de mise en œuvre de la laïcité dans les colonies. En 1960, les musulmans se retrouvent plus nombreux dans un système qui a été élaboré sans eux, aux antipodes de la philosophie politique musulmane pour qui il n’y a « pas de souveraineté sinon celle de Dieu » (Grenade, cour des lions). Le principe du pouvoir ne peut être qu’en Dieu. La source de la loi est coranique. Des lois élaborées par des parlements humains, si elles sont contraires aux lois islamiques, ne prévalent pas sur les lois islamiques qui viennent directement de Dieu. Certes, il y a des régimes politiques en terre d’Islam. Mais l’autorité des chefs d’État, présidents ou rois résulte de son origine religieuse : la prise du pouvoir par un dictateur le légitime.

Les textes sacrés sont différents : l’Etat ne devrait pas mélanger les religions dans un ensemble indifférencié, et les juger à partir du catholicisme du XIXème siècle : le catholicisme a changé, et les autres religions n’ont pas le même rapport au texte sacré, la même conception de l’origine de leur texte sacré.

L’origine de la Bible et du Coran

La conception de la Bible comme relecture par des croyants des passages de Dieu dans leur histoire, permet de représenter une révélation progressive de Dieu, dessinant petit à petit sa figure, la connaissance de ce que Dieu attend de l’homme, en donnant sens à l’histoire humaine.

[rappels de l’histoire de la Bible : à écouter sur l'enregistrement audio...]

Quelques extraits : La Mecque n’étant pas dans le croissant fertile, n’existait probablement pas avant l’islam, et n’a pu accueillir Abraham. Il y a une instrumentalisation de l’archéologie pour dire qui a légitimité d’habiter la Terre Sainte. Tout le monde a conquis la Terre Sainte : les hébreux sont eux-mêmes des nouveaux arrivants qui ont conquis cette terre sur Canaan. Le territoire de la ½ tribu de Manassé se trouve en Jordanie, ce qui fait que des ultra-israéliens revendiquent cette terre. La Palestine est une notion récente, plaquant le terme ancien de « philistin » sur une terre qui n’a pas historiquement constitué un Etat-nation (notion européenne, héritée de la division de l’empire de Charlemagne entre ses 3 fils) : Naplouse était la Samarie de l’AT.

Les échanges culturels avec toutes les civilisations qui ont traversé les terres bibliques – y compris le monde grec (« les grecs, c’est les américains de l’époque ») – ont été le creuset de la Bible. La Bible n’a jamais prétendu descendre du ciel, mais est coécrite par tant d’hommes et de civilisations. L’Esprit Saint inspire, mais le Dieu de la Bible ne sait pas écrire. D’où liberté d’interprétation du texte, pluralité dès l’AT. Le corpus avec le NT sera soumis à l’histoire, critiqué par la modernité, la philosophie des lumières, questionné par les maîtres du soupçon, bombardé par un questionnement permanent.

Le Coran est considéré par les musulmans comme émanant d’un écrit céleste, sans auteur humain, avec Dieu pour auteur, et Mohammed est celui qui le reçoit à l’intérieur de lui (descente et inspiration). Enoncé en arabe, le Coran corrigerait la Bible en rectifiant ce qu’elle a de faux, et confirmant ce qu’elle a de vrai. Il est sacré, ce qui est sécurisant pour la foi, mais problématique pour l’adaptation, car le Coran ne contient pas seulement des textes liturgiques, religieuses mais aussi quelques 10 % de versets juridiques (quelques centaines sur 6000), avec une philosophie politique précise sur certains éléments qui vont être étudiés par les savants musulmans, pour devenir la source du droit et de la vie sociale. Après la chute de Mubarak, les frères musulmans voulaient que la loi ne s’inspire que du Coran, pour ne plus dépendre des influences occidentales consenties par Mehmet Ali (1830). La révélation coranique est sacrale.

La diversité des musulmans

Les musulmans ne sont pas monolithiques. Presque tous ignorent que la révélation biblique n’est pas la révélation coranique, en pensant de bonne foi que la Torah est descendue sur Moïse, l’Evangile descendue sur Jésus etc. comme le Coran est descendu sur le prophète Mohammed. L’Ecole de la République devrait enseigner ces différences qui ont un impact majeur sur les affaires de la cité – qui ne sont pas uniquement de justice, de social, de délinquance etc… – et la géopolitique. Le cœur du problème est là, dans la différence de conception de l’origine du livre.

Les musulmans sont extrêmement différents. La plupart ne sont pas arabes. Y compris ceux de la péninsule arabe. Mult arabes ne sont pas musulmans. Au niveau linguistique idem. Le sunnisme est divisé en 4 rites, et autant de droits (malékite, hanbalite, chaféite, hanafite). Les chiites sont divisés, septimains, duodécimains, alévites… Les soufis, qui nous sont les plus proches et qui sont en quelque sorte les charismatiques de l’islam. La charia, la loi d’origine coranique a des applications différentes dans les constitutions en Indonésie (avec 5 religions reconnues), en Tunisie. Les courants intégrisants sont aussi divisés, certains salafites sont quiétistes, refusant le djihadisme, mais enfermant leurs adeptes dans une contre-société qui fait le lit du djihadisme par rejet de la civilisation d’accueil. Le Maroc est plus « avancé », mais avec le poids d’une conception de la loi d’origine divine.

Les différences économiques : entre l’Arabie Saoudite et le Mali. L’adhésion à la foi varie entre culture, esthétique, mystique… entre les fondamentalistes et le self-islam d’un Abdennour Bidar. Des statuts très différents en France, entre citoyens français, résidents légaux, sans papier etc. Les associations sont diverses. L’islam de France peine à offrir une représentation de la diversité des musulmans en France, même avec un CNCM avec l’UOIF, l’UNMF, etc… ou des représentants en nombre proportionnel à la surface des mosquées. La plupart des musulmans ne se trouvent pas représentés par ces instances. 800.000 algériens, un peu moins de marocains, idem de tunisiens, puis mult musulmans d’origine diverses.

L’intégration économique et sociale est très diverse, d’une ministre aux ouvriers du BTP, des chirurgiens aux jeunes en déshérence, avec des différences accrues entre les générations, les plus anciens discrets, la génération suivante s’intégrant par le travail, des plus jeunes dont l’institut Montaigne indique qu’1/3 sont tentés par le repli identitaire (avec une représentation fantasmée de l’islam des origines, par le prêche d’imams incultes et mal intentionnés, qui par un comportement matrimonial et social empêche toute intégration).

Conclusion

Il a fallu une évolution de 14 siècles pour arriver à la laïcité à la française qui convient à tout le monde. On peut comprendre que les musulmans qui n’ont en rien participé à l’élaboration de ce système aient besoin d’un peu de temps pour entrer dans ce système. Il y a tout un travail à faire de connaissance mutuelle, de reconnaissance, en tenant compte de la diversité des musulmans, pour faciliter l’intégration paisible désirée par la plupart des citoyens musulmans de France. Pour que la France mérite ce terme de « terre d’accueil ».

Réponses aux questions

L’État est coincé par ses règles laïques ; il n’a pas à contrôler les prêches des imams. Un respect strict de la laïcité empêcherait cela. La République ne reconnaît et ne subventionne aucun culte, mais elle est forcée de connaître tous les cultes. Elle doit permettre aux musulmans de France de s’organiser et leur poser un certain nombre de problèmes (le statut matrimonial : une musulmane doit pouvoir épouser qui elle veut ; les questions vestimentaires, alimentaires), en distinguant ce qui est social et ce qui est sociétal : la France est une République laïque, la société ne l’est pas. La loi de 1905 est une loi de liberté : les crèches ont ainsi toute leur place dans l’espace public. Dans le dialogue interreligieux, l’État est un catalyseur indispensable pour au moins amorcer des rencontres. La Préfecture de Toulouse a institué une charte de la fraternité, avec des rencontres entre 7 cultes qui se retrouvent à la Préfecture. La mairie de Toulouse a instauré un conseil de la laïcité-fraternité, avec tous les cultes, les partis, les convictionnels (maçons, FOL, Ligue de l’Enseignement, association Callas), pour régler ces questions du quotidien et favoriser le vivre-ensemble.

L’État n’a pas à intervenir dans la désignation des imams. Ceux-ci ne sont pas des curés, des responsables. L’islam est structuré sur le modèle de la loi de 1901, avec un conseil d’administration, un président, qui gèrent la propriété de la mosquée, qui embauchent un imam conforme à leur idéologie. Mais il peut y avoir des imams auto-proclamés, par leur charisme, leurs moyens, leurs soutiens (Maroc, Turquie, Arabie Saoudite…), avec le retentissement de la politique dans ces pays. Certains ne parlent pas français. Il y a deux écoles de formation des imams, dont une dépendant de l’UOIF, à tendance intégriste. La République a initié des diplômes de laïcité, imposant aux aumôniers de tout culte de suivre cette formation incluant une initiation au dialogue interreligieux. Les Instituts Catholiques et les facs de droit sont partie prenante. Le Maroc envoie des prédicateurs et des prédicatrices pour muscler théologiquement les communautés musulmanes d’origine marocaine. L’islam marocain se présente comme l’islam du juste milieu.

La plupart des musulmans de France veulent être citoyen français, notamment les jeunes filles qui désirent une juste émancipation, en restant fidèles à ce qui est le cœur de la foi islamique. Une information – via l’école de la République – est nécessaire sur le fait religieux, pour donner à tous les français une juste connaissance des religions et une vision exacte, objective de l’islam, dans ses textes, son histoire, sa pluralité. Les jeunes musulmans y gagneraient aussi pour faire partie de la communauté musulmane mondiale tout en étant bien inséré dans leur citoyenneté française.

Il n’y a pas de progrès sans utopie. Si on donne l’opportunité aux consciences d’être éclairées et informées, il n’y a pas de raison de rester dans cette inculture qui est le problème actuel, qui empêche de voir la richesse que l’autre apporte, l’autre contemporain, mais aussi celui des générations passées avec ses diverses interprétations. L’intégrisme empêche d’accéder à cette pluralité. Si l’on évite la rupture entre élite et base, on ne peut qu’espérer dans ce sens. Le pire n’est jamais sûr.

 

Présentation de la conférence

8% des habitants de la France sont de manière plus ou moins profonde façonnés dans leur identité par des liens religieux ou culturels avec l’Islam. Citoyens ou résidents de statut juridique diversifié, ils sont immergés de fait dans un ensemble légal et sociétal marqué par la « laïcité à la française ». Ce système, unique sur la planète, a été élaboré en régime de « chrétienté » et finalisé avec beaucoup de difficultés et d’affrontements, de la fin du 18° au début du 20°siècle, en l’absence des musulmans. La civilisation dont ils sont issus n’a pas connu cette « déconnexion » de la citoyenneté par rapport à l’appartenance religieuse.
Quelques informations sur leur diversité, l’histoire de notre lente évolution vers la laïcité et la description de l’élaboration du lien social dans leurs sociétés d’origine peuvent nous aider, par un effort dépassionné et bienveillant de connaissance de nos paramètres respectifs, à mieux « faire société » ensemble.

Petite bibliographie

Le Coran :
Le Coran, trad. Denise MASSON, La Pléiade, Gallimard 1972 (existe en 2 volumes, collection Folio n°1233-1234. introduction, notes, concordance et index).

Roger ARNALDEZ, Le coran, guide de lecture, Desclée 1983.
Jacques JOMIER, Un chrétien lit le coran, Cahiers Evangile n°48, Cerf 1984.
Rachid BENZINE, Le coran expliqué aux jeunes, Seuil 2014.
Régis BLACHERE, Le coran, Que sais-je 1245, PUF 1980.

L’Islam :
Jean-Luc BRUNIN, Rencontrer l’Islam… tout simplement, éditions de l’atelier 1993.
Jacques JOMIER, Pour connaître l’Islam, Cerf 1988.
Adrien CANDIARD, Comprendre l’Islam (ou pourquoi on n’y comprend rien ?), Flammarion, coll.  « Champs actuels » 2016.

L’Islamisme :
Emilio PLATTI, Que penser de l’Islamisme, forme moderne du radicalisme islamique ? ed. Fidélité, coll. « que penser de… » n°89, 2016.
Franck FREGOSI, L’Islam dans la laïcité, « Pluriel », Fayard 2008 et 2011.

Islam et christianisme :
Cardinal Jean-Louis TAURAN, Je crois en l’Homme, « Les religions font partie de la solution, pas du problème » , ed . Bayard 2016.
Père Michel LELONG, L’Eglise catholique et l’islam, l’enseignement des papes, ed. Erik Bonnier 2016.

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