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Enjeux et défis du dialogue islamo-chrétien

Abdelkader Dkhissi, président de l’association cultuelle des musulmans de Rodez, conversant avec le p. Jean-Jacques Rouchi, délégué diocésain aux relations avec les musulmans (Toulouse)

Le p. Jean-Jacques Rouchi, délégué aux relations avec les musulmans du diocèse de Toulouse est intervenu le 3/10/2017 à Rodez (Saint Pierre) pour donner une conférence sur le dialogue islamo-chrétien, du point de vue catholique.

En voici les notes prises par R. Bui, qui n’engagent pas le conférencier.

Des rencontres, dont le dialogue est un horizon…

Pour les catholiques, le texte fondateur du dialogue interreligieux est Nostra Aetate dans Vatican II, avec la Trinité comme fondement. Des documents épiscopaux ont été édités sur le sujet, notamment celui sur les fondements du dialogue interreligieux en 2009, ou celui de 2011 sur la pratique.

Le contexte

Le contexte français et international est marqué par les attentats, les questions de sécurité, plus ou moins instrumentalisées par les politiques. Nous avons tous, dès que l’on dépasse 3000 habitants, des quartiers avec des difficultés : discrimination au travail, au logement ; questions posées par la laïcité, dont le substantif n’est pas dans la constitution et qui peut ou non être qualifiée selon 7 acceptions (J.Baubérot) : comment la vivre dans l’espace public ? Cela peut devenir mesquin avec des questions vestimentaires, mais aussi porter sur des questions plus large : le statut de la femme… l’égalité homme-femme est un idéal en France, mais qui de fait n’est pas visé en pays musulman sauf en Tunisie. A l’international, Daech est en régression en Syrie et Irak, mais continue de revendiquer des attentats – dont on a le tort de trop parler, leur donnant une exposition augmentant la séduction d’adolescents et la terreur des populations occidentales. L’imbrication des économies, des pays arabes avec l’occident. Un contexte pas facile, dans lequel nous sommes appelés à vivre un dialogue islamo-chrétien.

Le dialogue, côté chrétien

Après les attentats et notamment celui du p. Hamel, Mgr Aveline, nous dit les difficultés du dialogue islamo-chrétien. Le terrorisme se réclamant de l’islam est capable de séduire des jeunes et provoque chez les chrétiens une peur que les gestes amicaux des responsables musulmans ne suffisent pas à contenir ; l’identité nationale pour être multiculturelle n’en est pas moins française. Cela induit deux opinions opposées : la nécessité encore plus urgente du dialogue, un motif de méfiance accrue.

Il ne faut pas se résigner à cette opposition d’opinion parmi les membres de l’Eglise, qui pourrait se traduire en éventuel rapport de forces. L’Église est mystère, sacrement universel du salut, n’ayant pas pour but d’assurer sa survie institutionnelle. Un débat est possible entre catholiques sur l’annonce et le dialogue avec les musulmans – qui n’implique ni naïveté, ni prosélytisme. Il y faut une nécessaire appropriation des textes du Magistère invitant au dialogue, et un patient travail d’évaluation des pratiques du dialogue islamo-chrétien. Jean-Paul II écrivait que le dialogue interreligieux fait partie de la mission évangélisatrice de l’Église, le Christ étant présent dans les personnes, les cultures, les religions !

Avec nos contemporains, les catholiques, nous oscillons entre l’hostilité (à cause des chrétiens d’Orient, du souvenir des croisades, de l’actualité) et l’indifférence ; entre « on a tous le même dieu » et « on ne pourra jamais s’entendre » : en fait, si on connaît l’autre, un autre mode de rencontre que l’affrontement est possible, comme à d’autres époques. Le fondement de la question est en fait théologique : il faudra que les responsables politiques s’intéressent à la théologie de la révélation de l’islam et du christianisme, car c’est elle qui détermine les rapports entre croyants, avec la différence entre la Bible – témoignage de croyants repérant l’expérience de Dieu qu’ils ont faites – et le Coran – descente par morceaux d’un livre incréé.

Daniel Joulia, Edith Guillemet, Mustapha Najari, Hamid Abdelaali, Marguerite Puech, après la conférence du 3/10
Le dialogue

Le dialogue, on n’y est pas encore ! Il faudrait pour cela qu’il y ait désir de se parler. Le dialogue est un horizon. Il suppose déjà de vouloir se rencontrer, sans prétendre vouloir convaincre l’autre, en prétendant étudier une religion depuis l’intérieur de l’autre. C’est chose inutile, depuis 14 siècles. Il faut en fait entrer dans la logique de l’autre, connaître la langue des musulmans, à condition que les musulmans eux-mêmes connaissent l’arabe ! Beaucoup n’ont pas accès aux textes arabes de la grande tradition, et croient que le Coran leur impose de voiler leur femme. Il faudrait que chacun ait accès à sa propre culture avant d’en arriver à ce dialogue qui suppose de connaître sa culture et celle de l’autre… « Dans le dialogue, il n’est pas respectueux de laisser croire à l’autre qu’on croit ce qu’il croit qu’on croit, alors qu’on ne croit pas ce qu’il croit qu’on croit. » Beaucoup de malentendus viennent de là et il faut les lever, se rencontrer en n’ayant pas peur de nommer nos différences, avec respect et douceur, bienveillance, pouvoir dire que Jésus est la Parole de Dieu incarnée dans la Vierge Marie, mort sur la croix, ressuscité, ce qui est une différence avec ce que dit le Coran. La Trinité n’est pas ce que le Coran croit que les chrétiens croient (Dieu, Jésus, Marie). Il pourrait être intéressant de voir ce que disent les textes : la négation de la crucifixion par les musulmans vise les juifs ; elle a été pour eux une apparence – ce que l’on pourrait traduire par « ce ne sont pas eux [les juifs] qui l’ont crucifié » (ce qui est conforme à la foi chrétienne) au lieu « ils ont cru l’avoir crucifié » (ce qui ne l’est pas). A la suite des chrétiens syriaques, nous croyons que le Christ est bien le davar hébraïque, ce qui peut rejoindre certaines expressions coraniques.

Ne pas avoir peur de nommer les différences, car elles pourraient être fécondes, nous permettant de mieux connaître ce que nous croyons, en nous voyant dans le regard de l’autre. Ce « tendre la joue gauche » est difficile à court terme, mais opératoire à long terme.

On assiste à une inflation de la norme chez les musulmans qui repose sur l’ignorance et sur l’incapacité des populations musulmanes à aller aux sources, à avoir accès à la diversité des sources théologiques et juridiques, ce qui laisse en fait une grande liberté au croyant, comme dans le protestantisme : chacun est face à sa conscience informée par sa connaissance (de la véritable tradition arabo-islamique, bien plus riche que ce qu’en disent les ultras). Or c’est là où le bâts blesse.

Il faudra distinguer entre les musulmans, car il y a 1000 manières d’être musulman. Personne ne peut décréter qui est musulman et ne l’est pas.

Les textes du magistère

Nostra Aetate est une déclaration avec 5 petits paragraphes, faciles à lire. Ce texte a été écrit à cause de l’holocauste. L’Église qui devait pour des questions d’études bibliques aborder les sources juives de notre foi, avait quelque chose à dire sur l’Israël biblique. Des évêques arabes chrétiens, ont alors demandé que l’on écrive aussi quelque chose sur les autres religions. Ce document a été difficile à rédiger (5 moutures) et promulgué à la toute fin du concile (1965).

De quoi l’Église se mêle-t-elle avec les religions ? Au nom de sa nature profonde, l’Église a une tâche d’unité et de charité. Révolution copernicienne dans ses relations avec les autres religions, car la relation entre juifs et chrétiens a été extrêmement conflictuelle au départ, violente même car conduisant aux premières persécutions (celles de Pierre et Paul). Quand la chrétienté a rencontré l’islam, ce dernier a amputé la première de mult de ses terres, en Afrique du Nord, en Europe de l’Est. Quand la chrétienté a rencontré les religions d’Amérique du Sud, cela a mené à leur éradication. Il a fallu attendre le XXème siècle pour que l’Église catholique ait un regard positif sur les autres religions, mais sans préciser les critères de vérité et de sainteté présents dans les autres religions, qui quoiqu’elles diffèrent de la nôtre reflètent souvent un rayon de la vérité, des semences du Verbe, en toutes personnes, en toutes cultures. Mais « toutefois », l’Église est tenue d’annoncer le Christ, la voie, la vérité, la vie, en qui se trouve la plénitude de la révélation de Dieu et en lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Qu’avec prudence et charité, par le dialogue et la collaboration avec les adeptes d’autres religions, on reconnaisse, préserve et fasse progresser les valeurs morales et socio-culturelles présentes en elles.

Il faut y aller ! C’est là la mission de l’Église. Ce n’est pas une lubie, de la naïveté, mais c’est urgent.

Se conduire fraternellement ! La fraternité : une urgence pour notre pays, contre stigmatisations, amalgames, discriminations. Pour nous chrétiens, nous sommes tous frères, et tout homme est à l’image de Dieu, ce qui est une difficulté pour les musulmans (encore qu’un Al Ghazali (1058-1111) irait jusque là…)

Avoir une belle conduite, vivre en paix avec tous les hommes pour être fils du Père qui est dans les cieux. La fraternité découle de la paternité.

Cf. Ecclesiam Suam encyclique de Paul VI où l’Église se fait conversation. Dialogue et mission (1984), l’encyclique de St Jean-Paul II Redemptoris Missio (1990), Dialogue et annonce (1991), le discours de Benoît XVI à Ratisbonne (2006) qui a réveillé le dialogue islamo-chrétien.

Les fondements du dialogue

L’expérience humaine :
L’homme est un animal « logikos », de dialogue – si l’on ne dialogue pas, on devient violent. La Bible nous dit que Dieu a tout créé par la Parole, et que l’homme est à l’image de Dieu. Lorsque les hommes ne se parlent pas, cela donne Caïn et Abel.

Le Dieu Trinité :
Le Dieu des chrétiens est dialogique, dialogual ; le mystère intime de Dieu est qu’il est dialogue éternel d’amour entre le Père et le Fils, échange de l’Esprit. Le Père dit le Fils (Verbe) qui le nomme Abba (Père) dans l’Esprit. Cet Esprit va réaliser tout cela, le principe de la relation à autrui, la force qui actualise le don de soi manifesté en Jésus, au fondement du vrai dialogue qui est refus de la violence et conversation fraternelle avec celui qui croit différemment de nous. Il inspire des paroles et des actes dans la communauté chrétienne et hors d’elle qui témoignent de la sainteté de Dieu. D’où la nécessaire inculturation, comme nombre de missionnaires l’ont vécue (rédigeant les premiers dictionnaires et par là sauvegardant telles langues).

Dieu ne parle jamais pour ne rien dire, mais au contraire pour faire : sa parole est performatrice. Jésus dialogue en écoutant les docteurs de la loi. Le dialogue est en Dieu lui-même, et il est constitutif de notre identité humaine, chrétienne, et… nationale.

La pratique du dialogue

Enjeux :
Enjeu citoyen et politique : les croyants ont un rôle massif pour faciliter ce dialogue national, car le fond du problème n’est pas socio-économique ou culturel, mais théologique ; c’est la foi qui détermine les comportements. Au nom d’une vision réduite et dévoyée de la foi, on a en un certain islam une inflation de normes et une sécession de certains de la communauté humaine, ce qui est contraire à l’islam.

Enjeu spirituel : cf. ci-haut.

Enjeu de formation : appel pour les catholiques de bien connaître leur foi et d’essayer d’entrer dans la foi de l’autre.

Enjeu oecuménique : l’oecuménisme est né en 1910 de la concurrence de missionnaires en terres non chrétiennes. Il importe de proposer à d’autres chrétiens de participer au dialogue interreligieux.

4 attitudes :
– dialogue de vie, possible pour tout le monde, dans le cadre des relations quotidiennes.
– dialogue pour promouvoir la justice et la dignité de l’homme : collaboration à telle œuvre ou action.
– dialogue des expériences spirituelles, avec mult précautions, sans gommer les différences car on ne peut pas prier ensemble, mais être ensemble pour que chacun prie (cf. rencontre d’Assise 1986) : pour les chrétiens, c’est le Christ qui prie en nous. Analogie avec la spiritualité soufie, comme avec toutes les expériences mystiques qui se rejoignent. Cf. François d’Assise en dialogue avec le sultan à Damiette (1219). Cf. la traduction du Coran en latin au XIIIème siècle, commandée par Saint Pierre le Vénérable.
– dialogue théologique : très difficile, car cela suppose environ une quinzaine d’années d’études pour chacun (cf. la langue)…

Obstacles :
– La peur de l’autre parce qu’il est autre, et parce que l’on ne sait pas vraiment qui on est. Cela suppose un ancrage dans ce que l’on est.
– L’autosuffisance : je n’ai rien à recevoir des autres.
– L’ignorance de sa propre doctrine et de celle de l’autre – avec la prétention à connaître la religion de l’autre mieux que lui.

Conditions :
– Dialoguer ne signifie pas que l’on est d’accord, au contraire. La différence de l’autre va m’aider à mieux me connaître vs le consensus mou ou la négation des différences. De fait, toutes les tentatives d’unification des religions n’ont abouti qu’à créer de nouvelles religions !
– Ceux qui dialoguent, ce ne sont pas des religions, mais des personnes représentatives de leurs traditions, prêtes à s’apprivoiser, à faire des actions ensemble, en particulier manger ensemble i.e. se laisser construire par ce qui construit l’autre.
– Le dialogue, c’est d’abord écouter l’autre, non pas pour placer ensuite ce que l’on a à dire. Mais une juste complémentarité entre écoute et dialogue.

Fruit :
Ce dialogue porte beaucoup de fruit pour les chrétiens, dans leur rapport à la vérité, parce qu’ils ne l’ont pas complètement assimilée. La vérité est la personne du Christ en qui il s’agit de nous laisser assimiler toujours plus. Le dialogue permet de réviser préconceptions et préjugés, et de purifier notre foi.

Le dialogue islamo-chrétien ne doit pas être laissé aux seuls musulmans et chrétiens, mais inclure les pouvoirs publics, comme catalyseur non religieux. Nous organisons à Toulouse des semaines de la fraternité, en lien avec préfecture, et la mairie de Toulouse (conseil de la laïcité et de la fraternité), entre religieux et « convictionnels » (francs-maçons, libres penseurs, CRAN, groupe Callas, non-croyants)…

Comment aborder les questions qui fâchent ?

On ne peut pas apprécier une religion depuis l’intérieur d’une autre. Il doit y avoir un moyen terme d’où aborder la foi des croyants, par un regard qui objective les choses sur les textes sacrés, leur langue, les influences, leur histoire… en vue d’une exégèse. Situer dans la géographie et l’histoire (cf. la diversité des interprétations en christianisme et en islam).

Être intelligent : on réclame de la nourriture halal dans les cantines scolaires, ce qui est contraire à la laïcité, mais on peut répondre sur un terrain non religieux, sur le plan diététique (cf. vegan, non gluten).

Quelques convictions personnelles

Cela ne sert à rien de chercher à se convaincre, mais on peut chercher à mieux se connaître, à comprendre ce que l’autre pense, entrer dans sa logique ; nos convictions ont des ressorts différents – pour un musulman, le Coran est la copie d’un livre parfait qui est en Dieu, dont la preuve de la perfection est d’ordre esthétique (en arabe, l’inimitabilité du texte du Coran, de sa langue arabe donne au monde arabe la fierté d’entrer dans l’histoire des civilisations après une longue marginalisation ; la langue arabe a été ainsi l’instrument d’une collecte de richesses culturelles de différentes sources : antiques, persanes, indiennes…). Pour un chrétien, le texte biblique émane des témoignages de croyants, sur 17 siècles, à la confluence d’une multitude de cultures.

Voir que l’on n’est pas si éloignés que cela.

Ce n’est pas à nous de dire ce qu’est le vrai islam. Seul un musulman pourrait dire qu’il ne se reconnaît pas dans l’interprétation de tel ou tel autre musulman.

« Si nous ne vivons pas comme des frères, nous mourrons tous comme des idiots » Martin Luther King.

« Nous sommes condamnés au dialogue » Card. Tauran

Réciprocité ?

Côté musulman, il y a très peu de textes sur le dialogue comme on les trouve en christianisme. La conception de l’histoire comme enquête chez les occidentaux, pour établir un continuum entre les faits et des relations de cause à effet, avec en conséquence la notion de progrès qui vient de la révélation biblique, cette conception diffère de celle des musulmans. La révélation chrétienne est progressive, avec une éducation des hommes. Celle musulmane consiste en des spots de lumière identiques en différents temps, où les prophètes reçoivent et transmettent le même message, dont les différences viennent des sharia différentes, mais sans progrès. La plus parfaite est celle descendue en dernier, celle de Mohamed, irruption définitive de la perfection. L’islam projette sur le christianisme sa conception de la loi.

Cela explique qu’il n’y ait pas réciprocité côté musulman. Il n’y a pas d’envie chez eux d’aller voir un modèle moins parfait. Mais la technique occidentale les intéresse, ce qui n’est pas sans produire des changements de mentalité, car on n’use pas impunément d’une technique sans que cela modifie la vision du monde. Cela dit, des pays musulmans ont aussi fondé des instituts de dialogue interreligieux.

Le grand obstacle est la langue. Trop peu de musulmans sont assez francophones pour avoir fait la transition culturelle entre l’islam en arabe dans leur pays et la présentation de l’islam dans un contexte culturel francophone.

On lève les premiers obstacles par l’humilité d’être curieux de l’autre. Une posture spirituelle de non auto-suffisance qui permet de vaincre les obstacles culturels. Dieu n’est jamais plus éloquent que lorsqu’il se fait humble, voire silencieux à la crèche et à la croix.

Une présentation du fait religieux dans les établissements scolaires serait nécessaire.