Archives mensuelles : octobre 2016

Un dialogue exigeant

2016 07 29 A la mosquée 3

Après l’assassinat du p. Jean Hamel, peu avant la très appréciée visite de musulmans à la Cathédrale pour la messe du 31 juillet, nous étions venus à la mosquée pour une visite fraternelle de catholiques auprès de la communauté musulmane. Nous y avons eu un échange des plus profonds sur le sens de ces événements : la vraie signification du martyre comme point d’orgue d’une vie donnée aux autres ; les convergences et les frictions de l’islam avec les us et coutumes français, du fait de l’histoire ; ce qu’il appartient à chacun – croyants ou non, chrétiens ou musulmans – de faire contre l’extrémisme djihadiste, parce qu’avec 20% de « convertis » parmi les djihadistes français, ce n’est pas que l’affaire des musulmans, ou des politiques, ou des services de sécurité, mais de toute la nation, qui peut s’interroger sur ce qu’il reste à sa jeunesse comme raisons de s’engager, de vivre et de donner sa vie. Mais c’est aussi l’affaire des musulmans, ce qui suppose que soient mieux représentés les « musulmans de base » horrifiés par ce qu’ils voient comme une perversion de leur foi. Cela suppose aussi une réflexion sur la transmission de cette foi, sur son contenu. « Le Coran, c’est comme une forêt. Il y a des bonnes plantes, il y en a de mauvaises. Il faut savoir trier. » nous disait Mustapha B.M., l’un de nos plus anciens interlocuteurs musulmans. Dans une autre rencontre en septembre, Hamid A., dont je ne peux douter de la modération, préférait « trier » non pas dans le Coran ou dans l’Islam-pris-comme-un-tout, mais plutôt entre bons et mauvais musulmans. Une attitude modérée certes, mais qui explique les conflits internes à l’islam, de ses origines jusqu’à aujourd’hui, puisque sur d’autres critères que ceux de Hamid, Daesh veut aussi faire ce tri !

Le dialogue s’est prolongé en octobre chez Rachid E.H., l’un des responsables de l’ACMR (Association Cultuelle des Musulmans de Rodez), qui insiste pour vivre un islam « à la française, en respectant les lois de la République et de la laïcité », mais qui reconnaît un problème interne : « la plupart des imams de nos mosquées ne parle pas français. Des jeunes s’alimentent alors sur internet, auprès du « cheikh Google ». Il faut faire du tri. Il faudrait que ces jeunes viennent à la mosquée pour que l’on ne les laisse pas à l’abandon, prêts à être attaqués par ces prédicateurs. C’est comme pour un troupeau de chèvres : c’est celle qui est égarée qui sera mangée par le loup. » Rachid indique aussi la voie choisie par les musulmans de la mosquée de Rodez : « On « trie » parmi les imams. Dans le contrat qu’on fait avec l’imam, on impose d’être modéré. Notre Islam est modéré, c’est comme cela que l’on veut le vivre. Le juste milieu. On ne laisse pas le temps aux gens d’implanter leur idéologie, leurs idées. » Une attitude qui confirme in situ l’étude sociologique de l’Institut Montaigne sur les musulmans de France, soit 5,6 % de la population française (10 % des 15-25 ans). Parmi ces musulmans, 46 % se considèrent comme des musulmans culturels, pratiquant le halal, mais sans pratique de prière, et sans problème avec les lois de la République. Ensuite, 26 % pratiquants, pour qui la religion musulmane est très importante, et qui considèrent que c’est une chance d’être dans la République Française, avec la laïcité. Leurs femmes peuvent être voilées – ce qui n’est pas incompatible avec la laïcité. Mais ils considèrent qu’il est possible de vivre un Islam de France, un mélange des cultures. Et puis le chiffre problématique des 28 % qui considèrent les lois de la République, la laïcité comme un obstacle à leur pratique religieuse. C’est à la fois une minorité sur le total des musulmans, mais près de la moitié des musulmans de 15 à 25 ans. L’intégration est en panne pour eux, et l’identité musulmane leur est une identité de substitution. L’étude montre qu’il y a un travail à faire avec eux, pour leur intégration, leur faire voir comme une chance le fait d’être en France. Oserons-nous œuvrer dans ce sens ?

p. Raphaël Bui

2016 10 14 Dialogue chez Rachid El Hadrati (5)Pour aller plus loin…
–  Fabrice Hadjadj et Abdennour Bidar dialoguent sur l’Islam en France, les racines judéo-chrétiennes de la France, la radicalisation islamiste : ICI.
– L’enquête de l’Institut Montaigne : « Un islam français est possible » : ICI.
– Un dialogue ruthénois autour d’une collation marocaine, chez Rachid El-Hadrati : ICI

De retour du Maroc

Emilie Ferrand, ségalie, revient sur les 2 ans passés en coopération au Maroc avec la DCC. Extrait d’un interview par Raphaël Bui.

EF : Pour moi qui ai une foi au ras des pâquerettes, cela fait envie d’avoir une foi un peu plus ardente. Je comprends que des musulmans qui ont été éduqués dans un pays du Maghreb, ne se sentent pas trop compris par la société française. Ne serait-ce que dans la langue : Au Maroc, on entend « Allah » au moins 500 fois par jour, et dans la moindre phrase, « si Dieu le veut. » Dieu est partout. Chez nous, on a beau être chrétiens, on ne pense pas à Dieu chaque fois qu’on dit « merci », qu’on fait un projet ou quelque chose. Cette présence de Dieu, qui à mon avis peut être oppressante si on n’est pas croyant, nous ramène à notre place d’homme. Elle nous rappelle qu’il y a quelqu’un au-dessus, ou en tout cas avec nous. Et ça, c’est intéressant !

Inversement, est-ce qu’il y a des choses dans une société sécularisée comme la nôtre qui seraient un progrès pour les musulmans ?
EF : Plus de liberté ! Parce qu’on leur dit ce qui est bien, ce qui est mal, ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire. Nous chrétiens, nous sommes plus à nous poser des questions. Je ne suis pas sûre qu’au niveau de nos grands-parents c’était comme ça.

Cela rejoint l’expérience d’un Charles de Foucault, redevenu chrétien au contact des musulmans pour la raison que tu indiques : le sens de Dieu au quotidien. En même temps, il n’est pas devenu musulman du fait du manque de liberté, du formalisme, du permis et du défendu en Islam. Cela ne lui suffisait pas.
EF : Pour moi, sans la liberté, tu ne peux pas devenir vraiment toi-même et explorer toutes tes possibilités, tout ce que tu pourrais apporter justement au monde. Tu ne développes pas ton trésor.

Tous les musulmans que tu as rencontrés au Maroc manquaient de liberté ?
EF : Ce serait bête de juger, parce qu’extérieurement, c’est ce qui choque de la part des gens que tu rencontres. Cela dit, il y a des gens qui arrivent à se sortir de ça, peut-être parce qu’elles ont eu une éducation où on leur a demandé de réfléchir, où ils ont peut-être fait de la philosophie, qu’ils se sont ouverts, et qu’ils se posent un peu plus de questions sur leur foi. Sinon, l’impression générale, c’est ce manque de liberté. Du coup, je me suis rendu compte que chez nous aussi, on manque de liberté. Mais c’est plus facile de le voir chez l’autre que chez soi. L’histoire de la paille dans l’œil du voisin, et la poutre dans le sien. Donc, aller ailleurs et prendre du recul, cela permet de voir nos propres incohérences.
On nous a éduqués à la foi d’une manière un peu « bisounours ». Moi, je ne crains pas le Seigneur, je ne crains pas d’aller en enfer, parce qu’on m’a tellement dit que Dieu était amour… Le diable, le mal, on l’a complètement mis de côté, pour essayer de ne pas faire fuir les gens. Mais peut-être que cela manque de relief et de radicalité pour certains. C’est un message un peu tiède et ça ne fait pas forcément rêver les gens qui ont soif d’idéal et qui vont se tourner malheureusement vers un Islam radical.

Radicalité ?

Philippe ArnalFr. Philippe Arnal, Clerc de Saint Viateur et enseignant, témoigne d’une discussion avec des lycéennes ruthénoises.

L’une d’elles, musulmane croyante et pratiquante, avait appris que j’allais prendre mon engagement religieux définitif [le 23/10/2016 à Treize-Pierres, Villefranche de Rouergue : photo ci-contre] et voulait savoir ce qui s’était passé dans ma vie pour que j’en arrive là. Sous-entendu, à une telle extrémité, à une telle radicalité !

Ma première réponse se voulait politiquement correcte, audible par des jeunes marqués par la postmodernité et la sécularisation. J’ai donc affirmé ne pas me définir comme un « croyant » mais comme un « cherchant », mon choix de vie en valant un autre… Quel étonnement quand elle m’a répondu assez sèchement : « Là ! Monsieur ! Je ne peux pas vous croire ! Quand on s’engage dans une vie comme la vôtre, c’est qu’on est forcément croyant ! »

Sa réflexion m’a alors rappelé une remarque du philosophe Fabrice Hadjadj : « La radicalité n’est pas une tentation, mais un devoir. Dans la mesure où elle consiste à aller à la racine des choses (radix, en latin) et à libérer toute la vitalité dont on est capable, la radicalité est bonne. Elle nous préserve des petits compromis incessants, de ce laisser-aller de feuille morte emportée à tout vent d’opinion. » Les jeunes, croyants ou non, cherchent quelque chose qui relève d’une épopée, qui fasse sens, et pour laquelle on peut vivre et mourir. Le bonheur que nous cherchons profondément est-il dans le bien-être et le confort… ou plutôt dans la générosité jusqu’au sacrifice ? Si nous sommes vivants, n’est-ce pas pour vivre à fond, donner la vie et donner sa vie ?

Devenir religieux, c’est donc suivre radicalement quelqu’un qui m’a appelé personnellement : me tourner vers le Christ ! C’est croire qu’il y a plus de vie dans cet appel que dans un autre, plus à donner là qu’ailleurs ! Le Christ n’est pas une marque dont on fait la publicité. Il est une personne qui vient à nous, avec tout l’inattendu, l’incontrôlable de la rencontre. La radicalité chrétienne doit alors se vivre dans la fidélité à cette personne et dans la mise en œuvre intelligible de cette relation.
Voilà peut-être ce que j’aurais dû d’abord lui répondre…