Islam et démocratie

Le père Jean-Jacques Rouchi, islamologue, a donné une conférence sur le thème de l’Islam et la démocratie, jeudi 11 janvier 2018, au centre culturel départemental à Rodez. Cette conférence était organisée par le groupe Agora, des chrétiens qui interrogent l’actualité.

En voici l’enregistrement audio (275 Mo) et les notes prises par R. Bui (qui n’engagent pas le conférencier).

« Islam et démocratie » : un sujet brûlant et complexe, pour nous aider à mieux vivre la rencontre avec les musulmans, plus spécifiquement dans un contexte laïc.

conference agoraPlan de la conférence

· Des jalons sur les 14 siècles de rencontre avec l’islam, qui mettent en perspective les relations contrastées avec les musulmans, souvent conflictuelles mais aussi fécondes, ce qui peut donner de l’espoir pour le présent.

· Une histoire de la laïcité, pas seulement sur les 2 derniers siècles, car la laïcité à la française remonte à beaucoup plus loin. Il s’agit d’en revisiter l’histoire, jusqu’à l’Evangile.

· Les musulmans et la laïcité : la laïcité est le résultat d’une élaboration auquel les musulmans n’ont pas participé. La philosophie politique de l’islam implique une conception originairement différente de la loi, de ses sources, de ce qui la rend contraignante pour les consciences, mais aussi des relations entre religion et société, religion et sociétal, église et Etat, au-delà des lois qui régissent la vie sociale. Le cœur du problème de l’insertion des musulmans dans la laïcité, se trouve dans l’interprétation du texte sacré et l’impact qu’il peut avoir sur le positionnement des citoyens par rapport à la loi.

· La diversité des points de vue parmi les musulmans.

Introduction

L’actualité depuis quelques décennies donne une image brouillée du monde musulman : terrorisme, communautarisme, repli identitaire, difficultés sociales dans les quartiers, crises dans les pays du Proche Orient – cf. Jérusalem capitale d’Israël – tout cela retombe sur les 5,5 millions de nos concitoyens musulmans avec des statuts divers. Les media, l’opinion publique en général sont tentés par un regard de méfiance, de peur, aggravé par un contentieux historique réactivé par des souvenirs douloureux, d’Afrique du Nord. Il y a alors obligation de regarder avec lucidité et de bienveillance les musulmans, et ne pas hésiter à faire le premier pas. Les chrétiens sont encouragés au dialogue interreligieux, pour connaître l’autre, pour mieux se connaître soi-même – par un regard qui passe par celui de l’autre -, pour éviter des erreurs, et interpréter correctement les comportements des uns et des autres pour une insertion paisible des musulmans dans la République française. C’est parfois difficile de tenter cette rencontre, de persévérer, mais sans attendre une réciprocité totale, on ne perd pas son temps à rencontrer l’autre et à retisser des liens.

Histoire de la rencontre avec l’islam

14 siècles de rencontres de manière conflictuelle ne facilitent pas cela. L’origine est l’irruption dans la péninsule arabique d’une religion et d’une civilisation intimement mêlées : l’islam est din wa dawla (religion et société-Etat), dès l’origine, ce qui aura un impact majeur dans la présence des musulmans dans d’autres systèmes, en particulier notre système démocratique ou laïc. La laïcité n’est pas absente de la perspective islamique, mais avec un tout autre sens. Un Etat ne saurait être laïc. Il a fallu attendre 2014, avec la Tunisie, pour admettre une citoyenneté détachée de l’appartenance à l’islam. Cf. la chrétienté médiévale liait aussi citoyenneté et appartenance religieuse. Dès les origines, Mohammed est à la fois fondateur de la religion musulmane et d’un l’Etat ; prophète permettant au livre sacré de se manifester par sa prédication et bâtisseur de la civilisation islamique à partir de ce livre dans les premières années de l’islam ; énonciateur d’une parole extérieure à lui-même et interprète majeur et autorisé de ce texte pour sa mise en œuvre pour tous les aspects de la vie religieuse et sociale, jusque dans les détails très concrets et ténus (relations hommes-femmes, héritages, manière de prier quand on fait la guerre…). Cette coïncidence en la même personne de celui qui reçoit le texte sacré et de celui qui le décline dans la vie religieuse et sociale, va conduire à l’établissement d’un Etat idéal, qui dans l’imaginaire islamique sera indépassable quant à sa qualité religieuse, humaine, culturelle, sociale. Les 4 successeurs de Mohammed – les « califes bien dirigés » vont poursuivre le mouvement, et ce qui à travers une orchestration largement mythique, légendaire, aboutit à un Etat et une société considérés comme idéaux. Cela peut nous étonner, pour nous qui considérons que l’idéal est devant nous, dans l’avenir, du fait de la conception de l’histoire que nous donne la Bible, qui voit l’idéal en avant, non dans le passé. D’où la notion occidentale de progrès et sa vision reprise et sécularisée par le marxisme mais aussi le nazisme, avec les résultats que l’on sait. Les idéaux des uns et des autres ne se rencontrent pas. L’un est dans le passé parfait des origines. L’autre ne connaît pas de terme : « on va de commencement en commencement par des commencements qui n’auront pas de fin », non dans la reprise d’un passé parfait mais dans l’accueil du Royaume.

L’empire byzantin et l’empire perse ont ignoré au départ l’avènement de l’Islam. Il a fallu attendre 638 (conquête de Jérusalem) et la fondation de l’État Omeyyade à Damas (661-750) avec ses conquêtes s’élargissant de manière exponentielle jusqu’à l’océan Atlantique (642), l’empire perse sassanide et l’Indus. Les musulmans resteront dans la péninsule hispanique jusqu’au 3 janvier 1492. En 1684, on aura le siège de Vienne par les ottomans, pendant le règne de Louis XIV. Le corps expéditionnaire musulman (711) avec le franchissement du détroit de Gibraltar par Tarik, a été arrêté en 714 par le duc Eudes d’Aquitaine devant Toulouse (précisément à l’endroit de l’Institut Catholique, où se trouvait le château Narbonnais !) plus qu’à Poitiers (732) qui n’était qu’une queue de razzia. Cette expansion étonnante va installer pendant des siècles l’islam comme puissance militaire porteuse de sa propre conception de la vie, de l’organisation sociale.

D’autres moments de contacts, les croisades (1099-1303) représentent la tentative de l’occident de reconquérir ses terres d’origine. Le contentieux vient de la conquête musulmane qui s’est fait sur des terres chrétiennes. Les musulmans avaient conquis l’Egypte, matrice de la Bible et de la civilisation biblique. Lorsque l’islam arrive à Jérusalem, il absorbe le lieu de naissance du judaïsme et du christianisme, puis l’actuelle Turquie, le lieu des premiers conciles chrétiens (Nicée, Constantinople, Chalcédoine), mais aussi le lieu de naissance de la culture grecque pré-socratique (Parménide, Héraclite, à Milet…). Les croisades donnent l’occasion de nombreux contacts, certes conflictuels, mais pas toujours, car les adversaires étaient des hommes de culture. Saladin échangeait des prisonniers contre des tomes d’Aristote. Il y a eu des mariages, des enrichissements techniques et économiques de l’orient vers l’occident (le vin de Fronton avec un cépage ramené de Chypre, la violette venue d’Iran via les conquérants arabes, l’ogive gothique originaire de Perse) et philosophiques (cf. la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin qui dépend de sources antiques aristotéliciennes traduites par des musulmans, puis par des moines siciliens bilingues, puis via les Pyrénées). Exemple de fécondations mutuelles entre civilisations. La politique culturelle des califes avait été de traduire tout azimut, même si certaines sources antiques avaient été préservées dans des monastères d’occident, notamment au mont Saint Michel. A travers un écran premier de bruit et de fureurs, il y a des échanges culturels qui peuvent augurer des rapports plus pacifiques pour le présent. Grâce à l’Espagne islamique a pu avoir lieu la renaissance carolingienne, avec un développement scientifique, mathématiques en occident. Des relations diplomatiques prolongent une vieille tradition d’échanges (Charlemagne-Harun al-Rachid, François 1er-Soliman le Magnifique « le grand-turc », Louis XIV et le grand Mammamuchi, Macron-Erdogan).

Après la reconquista (1492 : prise de Grenade), la civilisation arabo-musulmane semble entrer en léthargie. Les musulmans mettent en cause l’invasion mongole qui les aurait stérilisés. Mais il y a aussi des facteurs religieux : (1) le rapport de Dieu avec l’événement et (2) les limites de ce qui est laissé à l’investigation et à l’intelligence humaine. En islam, il n’y a pas de causes secondes, mais Dieu seul comme comme cause première, qui cause directement tout ce qui arrive. Inutile de trouver des lois dans la nature qui limiteraient l’arbitraire divin qui a maîtrise sur toute chose. Après avoir tout traduit, tout rassemblé dans de splendides bibliothèques, il manque au monde islamique la méthode scientifique qui cherche des lois et les confirme ou les infirme par l’expérimentation. Les musulmans se sont arrêtés à l’observation des phénomènes, sans l’expérience et les lois scientifiques. Ils ont certes transmis le zéro des hindous, optimisé l’arithmétique, l’algèbre (littéralement « contrainte »), l’astronomie, mais sans entrer dans le domaine réservé de Dieu par l’investigation scientifique qui suppose une liberté d’interprétation. On retrouve celle-ci au contraire dans la Bible, avec l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu, et le sabbat qui ouvre le temps de l’homme (Dieu se repose) qui reçoit la terre pour l’aménager et pour qui Le progrès est bon.

L’expansion occidentale, notamment française avec l’expédition d’Egypte de Bonaparte, va réveiller cette belle endormie qu’était la civilisation islamique. Ce sera un fiasco militaire et économique, politiquement peu payant, mais comme homme des lumières, avec sa cohorte de savants, Bonaparte va inventorier tout ce qu’il est possible de repérer en Egypte (crues du Nil, agronomie, antiquités égyptiennes, cartes, plans…). Ce sera l’occasion pour ceux qui deviendront les kédivs d’Egypte en particulier Mehmet Ali (1830) de se nourrir de la science et de la technique occidentale. Colonisation, décolonisation vont provoquer un réveil du monde islamique, avec au XIXème siècle la production d’une langue nouvelle qui permettra aux colonisés d’échapper à la colonisation culturelle et d’accéder à la modernité. Des chrétiens et des musulmans égyptiens et surtout syriens vont inventer l’arabe moderne, qui est l’arabe de l’édition, de la communication, de la presse… qui évolue à grande distance de ce que parlaient les tribus du temps de Mohammed et du texte coranique et de la langue classique, mais qui est un outil linguistique permettant la scolarisation, l’insertion d’éléments occidentaux dans le langage arabe.

La 1ère guerre mondiale, ce suicide de la civilisation occidentale, donnera aussi aux supplétifs de l’Empire de maîtriser le maniement des armes modernes et leur permettra ensuite de mettre fin à la colonisation.

Pour relancer les économies mises à mal par la 2nde guerre mondiale, on est allé pendant les trente glorieuses chercher des bras dans les anciennes colonies, des travailleurs d’abord temporaires, puis avec le regroupement familial, soit aujourd’hui quelques 18 millions de musulmans en Europe, soit 8 % en France (5,5 millions). Les migrants actuels viennent aussi pour des raisons diverses de pays musulmans (Syrie, Irak, Soudan, Somalie, Afghanistan, des pays africains avec nombre de musulmans).

Une brève histoire de la laïcité

D’où vient notre système laïc, gérant la relation entre Etat et religion, entre le social et la religion, est spécifique à la France, une partie de la Belgique, le Canada et la Catalogne, en déconnectant la citoyenneté de l’appartenance religieuse, et une étanchéité entre Eglise (catholique) et Etat. Ce système est en fait antérieur à 1789, car structurellement présent dans l’Evangile et l’Ancien Testament. Il faut remonter au 4ème siècle, avec l’édit de tolérance de Milan (313), on a la possibilité d’être citoyen romain même si on n’est pas païen. Constantin, l’empereur païen plus ou moins monothéiste était via sa mère influencé par le christianisme qu’il considérait comme une religion « moderne ». La religion officielle d’avant 313, le paganisme qui faisait le ciment social de l’empire romain était à bout de souffle, dont les rites étaient moqués par un Cicéron. L’édit de Milan parachève l’unification de l’empire par Constantin, mais plus sur une base religieuse. Jusqu’à l’empereur Théodose, on a donc une société laïque, où on peut être citoyen sans être de la religion dominante. En 386, Théodose met fin au culte d’Isis en Egypte, et décide que le christianisme devient religion d’État, une seule religion. Fin de la 1ère laïcité ! Avec un système inversé en orient et en occident : en orient, l’empereur nomme patriarches et évêques et s’attribue des fonctions religieuses. Ce système influencera le fonctionnement de l’empire Omeyyade, avec un changement du titre du « calife du prophète » (celui qui tient lieu du prophète en tant qu’exécutif chargé de mettre en œuvre les dispositions du Coran) en « calife de Dieu » (sur le modèle de l’empereur sacré byzantin, avec fonction religieuse). En occident, la figure qui émergera sera celle du pontife au-dessus ou en conflit avec le pouvoir des chefs temporels. Cf. Innocent III, modèle d’une papauté chapeautant l’occident. Dans un contexte de désordres politiques, d’anarchie, d’envahisseurs barbares, la seule structure qui reste debout en occident était celle de l’épiscopat (defensor civitatis), avec des responsabilités civiles, sociales, caritatives, sanitaires, éducatives, économiques dévolues à l’Église, confirmées par Charlemagne lui confiant des missions de service public (universités, hôpitaux…) et la possibilité de lever des impôts, laissant au pouvoir temporel d’autres tâches propres, régaliennes. Suivront alors mult conflits entre pouvoir politique et pontifes, avec les querelles des investitures, du sacerdoce et de l’empire – par exemple, en France, jusqu’à la Révolution, c’est le roi et son conseil qui nomment les évêques. Dans ce système, on a des prodromes de ce qui va devenir la laïcité, à la suite de la distinction évangélique César-Dieu, sur la question de l’impôt. La distinction entre les deux glaives, entre pouvoirs temporels affirmés et pouvoir pontifical indépendant. Les juristes de Philippe le Bel remettront à jour le droit romain, déconnecté d’une source religieuse. Parallèlement, le pouvoir des seigneurs va se voir rogné par l’émergence des municipalités, des villes franches, avec un pouvoir élu qui va pratiquer une démocratie locale. Idem dans le monde ecclésial, les chanoines vont élire leur prévôt. Les moines, leur abbé, même si après il y aura les abbés commendataires. Les ordres mendiants, leur supérieur. La constitution des Dominicains sera par exemple une des sources d’inspiration de la démocratie américaine (ce qui fait que les présidents américains sont élus pour 4 ans).

Avec les guerres de religion, ce qui était depuis Constantin le ciment de l’unité de l’ensemble national, se révélera facteur de divisions. L’État devant la raison religieuse devenue folle, va reprendre la main. La religion va cesser d’avoir l’utilité publique de réaliser la concorde du peuple et de la nation. Henri IV va diversifier la citoyenneté en permettant aux protestants d’y accéder. Malheureusement Louis XIV la leur retirera, et de nouveau le catholicisme redeviendra religion d’Etat. Les juifs et les protestants en pâtiront, n’ayant plus accès à l’état-civil tenu par les paroisses. Progressivement, on arrive au système laïc, avec dès le XVIème siècle la redécouverte de l’antiquité, avec notamment la démocratie athénienne. Ce qui est étonnant car on appelle ce système « laïcité », car il y a deux termes pour désigner le peuple : le demos (peuple organisé) ou le laos (peuple réuni pour une activité cultuelle, le peuple saint, sacré). Paradoxalement, on s’est servi du terme laïcité pour définir cette déconnexion citoyenneté-appartenance religieuse. La philosophie des Lumières, la Révolution française, le XIXème siècle jusqu’à 1905, consacreront la douloureuse séparation de l’Église et l’État, après 15 siècles d’union. Rupture paradoxale, car droits de l’homme, respect de la personne humaine, notion de bien commun étaient bien largement d’inspiration évangélique. En 2005, les responsables de l’Église catholique ont affirmé auprès de Lionel Jospin leur adhésion à ce système (cf. l’entretien des 40.000 églises appartenant aux communes, des 90 cathédrales à l’Etat). Les juifs et les protestants l’avaient fait avant, qui ont beaucoup contribué au système laïc. Cf. le nombre de ministres, de grands commis de l’Etat protestants, car c’est la République qui leur a permis de prendre ces responsabilités.

Dans sa politique coloniale, en 1920, en reconnaissance aux musulmans ayant donné leur vie pour la France, la République construit la mosquée de Paris. Mais il n’y a pas eu de mise en œuvre de la laïcité dans les colonies. En 1960, les musulmans se retrouvent plus nombreux dans un système qui a été élaboré sans eux, aux antipodes de la philosophie politique musulmane pour qui il n’y a « pas de souveraineté sinon celle de Dieu » (Grenade, cour des lions). Le principe du pouvoir ne peut être qu’en Dieu. La source de la loi est coranique. Des lois élaborées par des parlements humains, si elles sont contraires aux lois islamiques, ne prévalent pas sur les lois islamiques qui viennent directement de Dieu. Certes, il y a des régimes politiques en terre d’Islam. Mais l’autorité des chefs d’État, présidents ou rois résulte de son origine religieuse : la prise du pouvoir par un dictateur le légitime.

Les textes sacrés sont différents : l’Etat ne devrait pas mélanger les religions dans un ensemble indifférencié, et les juger à partir du catholicisme du XIXème siècle : le catholicisme a changé, et les autres religions n’ont pas le même rapport au texte sacré, la même conception de l’origine de leur texte sacré.

L’origine de la Bible et du Coran

La conception de la Bible comme relecture par des croyants des passages de Dieu dans leur histoire, permet de représenter une révélation progressive de Dieu, dessinant petit à petit sa figure, la connaissance de ce que Dieu attend de l’homme, en donnant sens à l’histoire humaine.

[rappels de l’histoire de la Bible : à écouter sur l'enregistrement audio...]

Quelques extraits : La Mecque n’étant pas dans le croissant fertile, n’existait probablement pas avant l’islam, et n’a pu accueillir Abraham. Il y a une instrumentalisation de l’archéologie pour dire qui a légitimité d’habiter la Terre Sainte. Tout le monde a conquis la Terre Sainte : les hébreux sont eux-mêmes des nouveaux arrivants qui ont conquis cette terre sur Canaan. Le territoire de la ½ tribu de Manassé se trouve en Jordanie, ce qui fait que des ultra-israéliens revendiquent cette terre. La Palestine est une notion récente, plaquant le terme ancien de « philistin » sur une terre qui n’a pas historiquement constitué un Etat-nation (notion européenne, héritée de la division de l’empire de Charlemagne entre ses 3 fils) : Naplouse était la Samarie de l’AT.

Les échanges culturels avec toutes les civilisations qui ont traversé les terres bibliques – y compris le monde grec (« les grecs, c’est les américains de l’époque ») – ont été le creuset de la Bible. La Bible n’a jamais prétendu descendre du ciel, mais est coécrite par tant d’hommes et de civilisations. L’Esprit Saint inspire, mais le Dieu de la Bible ne sait pas écrire. D’où liberté d’interprétation du texte, pluralité dès l’AT. Le corpus avec le NT sera soumis à l’histoire, critiqué par la modernité, la philosophie des lumières, questionné par les maîtres du soupçon, bombardé par un questionnement permanent.

Le Coran est considéré par les musulmans comme émanant d’un écrit céleste, sans auteur humain, avec Dieu pour auteur, et Mohammed est celui qui le reçoit à l’intérieur de lui (descente et inspiration). Enoncé en arabe, le Coran corrigerait la Bible en rectifiant ce qu’elle a de faux, et confirmant ce qu’elle a de vrai. Il est sacré, ce qui est sécurisant pour la foi, mais problématique pour l’adaptation, car le Coran ne contient pas seulement des textes liturgiques, religieuses mais aussi quelques 10 % de versets juridiques (quelques centaines sur 6000), avec une philosophie politique précise sur certains éléments qui vont être étudiés par les savants musulmans, pour devenir la source du droit et de la vie sociale. Après la chute de Mubarak, les frères musulmans voulaient que la loi ne s’inspire que du Coran, pour ne plus dépendre des influences occidentales consenties par Mehmet Ali (1830). La révélation coranique est sacrale.

La diversité des musulmans

Les musulmans ne sont pas monolithiques. Presque tous ignorent que la révélation biblique n’est pas la révélation coranique, en pensant de bonne foi que la Torah est descendue sur Moïse, l’Evangile descendue sur Jésus etc. comme le Coran est descendu sur le prophète Mohammed. L’Ecole de la République devrait enseigner ces différences qui ont un impact majeur sur les affaires de la cité – qui ne sont pas uniquement de justice, de social, de délinquance etc… – et la géopolitique. Le cœur du problème est là, dans la différence de conception de l’origine du livre.

Les musulmans sont extrêmement différents. La plupart ne sont pas arabes. Y compris ceux de la péninsule arabe. Mult arabes ne sont pas musulmans. Au niveau linguistique idem. Le sunnisme est divisé en 4 rites, et autant de droits (malékite, hanbalite, chaféite, hanafite). Les chiites sont divisés, septimains, duodécimains, alévites… Les soufis, qui nous sont les plus proches et qui sont en quelque sorte les charismatiques de l’islam. La charia, la loi d’origine coranique a des applications différentes dans les constitutions en Indonésie (avec 5 religions reconnues), en Tunisie. Les courants intégrisants sont aussi divisés, certains salafites sont quiétistes, refusant le djihadisme, mais enfermant leurs adeptes dans une contre-société qui fait le lit du djihadisme par rejet de la civilisation d’accueil. Le Maroc est plus « avancé », mais avec le poids d’une conception de la loi d’origine divine.

Les différences économiques : entre l’Arabie Saoudite et le Mali. L’adhésion à la foi varie entre culture, esthétique, mystique… entre les fondamentalistes et le self-islam d’un Abdennour Bidar. Des statuts très différents en France, entre citoyens français, résidents légaux, sans papier etc. Les associations sont diverses. L’islam de France peine à offrir une représentation de la diversité des musulmans en France, même avec un CNCM avec l’UOIF, l’UNMF, etc… ou des représentants en nombre proportionnel à la surface des mosquées. La plupart des musulmans ne se trouvent pas représentés par ces instances. 800.000 algériens, un peu moins de marocains, idem de tunisiens, puis mult musulmans d’origine diverses.

L’intégration économique et sociale est très diverse, d’une ministre aux ouvriers du BTP, des chirurgiens aux jeunes en déshérence, avec des différences accrues entre les générations, les plus anciens discrets, la génération suivante s’intégrant par le travail, des plus jeunes dont l’institut Montaigne indique qu’1/3 sont tentés par le repli identitaire (avec une représentation fantasmée de l’islam des origines, par le prêche d’imams incultes et mal intentionnés, qui par un comportement matrimonial et social empêche toute intégration).

Conclusion

Il a fallu une évolution de 14 siècles pour arriver à la laïcité à la française qui convient à tout le monde. On peut comprendre que les musulmans qui n’ont en rien participé à l’élaboration de ce système aient besoin d’un peu de temps pour entrer dans ce système. Il y a tout un travail à faire de connaissance mutuelle, de reconnaissance, en tenant compte de la diversité des musulmans, pour faciliter l’intégration paisible désirée par la plupart des citoyens musulmans de France. Pour que la France mérite ce terme de « terre d’accueil ».

Réponses aux questions

L’État est coincé par ses règles laïques ; il n’a pas à contrôler les prêches des imams. Un respect strict de la laïcité empêcherait cela. La République ne reconnaît et ne subventionne aucun culte, mais elle est forcée de connaître tous les cultes. Elle doit permettre aux musulmans de France de s’organiser et leur poser un certain nombre de problèmes (le statut matrimonial : une musulmane doit pouvoir épouser qui elle veut ; les questions vestimentaires, alimentaires), en distinguant ce qui est social et ce qui est sociétal : la France est une République laïque, la société ne l’est pas. La loi de 1905 est une loi de liberté : les crèches ont ainsi toute leur place dans l’espace public. Dans le dialogue interreligieux, l’État est un catalyseur indispensable pour au moins amorcer des rencontres. La Préfecture de Toulouse a institué une charte de la fraternité, avec des rencontres entre 7 cultes qui se retrouvent à la Préfecture. La mairie de Toulouse a instauré un conseil de la laïcité-fraternité, avec tous les cultes, les partis, les convictionnels (maçons, FOL, Ligue de l’Enseignement, association Callas), pour régler ces questions du quotidien et favoriser le vivre-ensemble.

L’État n’a pas à intervenir dans la désignation des imams. Ceux-ci ne sont pas des curés, des responsables. L’islam est structuré sur le modèle de la loi de 1901, avec un conseil d’administration, un président, qui gèrent la propriété de la mosquée, qui embauchent un imam conforme à leur idéologie. Mais il peut y avoir des imams auto-proclamés, par leur charisme, leurs moyens, leurs soutiens (Maroc, Turquie, Arabie Saoudite…), avec le retentissement de la politique dans ces pays. Certains ne parlent pas français. Il y a deux écoles de formation des imams, dont une dépendant de l’UOIF, à tendance intégriste. La République a initié des diplômes de laïcité, imposant aux aumôniers de tout culte de suivre cette formation incluant une initiation au dialogue interreligieux. Les Instituts Catholiques et les facs de droit sont partie prenante. Le Maroc envoie des prédicateurs et des prédicatrices pour muscler théologiquement les communautés musulmanes d’origine marocaine. L’islam marocain se présente comme l’islam du juste milieu.

La plupart des musulmans de France veulent être citoyen français, notamment les jeunes filles qui désirent une juste émancipation, en restant fidèles à ce qui est le cœur de la foi islamique. Une information – via l’école de la République – est nécessaire sur le fait religieux, pour donner à tous les français une juste connaissance des religions et une vision exacte, objective de l’islam, dans ses textes, son histoire, sa pluralité. Les jeunes musulmans y gagneraient aussi pour faire partie de la communauté musulmane mondiale tout en étant bien inséré dans leur citoyenneté française.

Il n’y a pas de progrès sans utopie. Si on donne l’opportunité aux consciences d’être éclairées et informées, il n’y a pas de raison de rester dans cette inculture qui est le problème actuel, qui empêche de voir la richesse que l’autre apporte, l’autre contemporain, mais aussi celui des générations passées avec ses diverses interprétations. L’intégrisme empêche d’accéder à cette pluralité. Si l’on évite la rupture entre élite et base, on ne peut qu’espérer dans ce sens. Le pire n’est jamais sûr.

 

Présentation de la conférence

8% des habitants de la France sont de manière plus ou moins profonde façonnés dans leur identité par des liens religieux ou culturels avec l’Islam. Citoyens ou résidents de statut juridique diversifié, ils sont immergés de fait dans un ensemble légal et sociétal marqué par la « laïcité à la française ». Ce système, unique sur la planète, a été élaboré en régime de « chrétienté » et finalisé avec beaucoup de difficultés et d’affrontements, de la fin du 18° au début du 20°siècle, en l’absence des musulmans. La civilisation dont ils sont issus n’a pas connu cette « déconnexion » de la citoyenneté par rapport à l’appartenance religieuse.
Quelques informations sur leur diversité, l’histoire de notre lente évolution vers la laïcité et la description de l’élaboration du lien social dans leurs sociétés d’origine peuvent nous aider, par un effort dépassionné et bienveillant de connaissance de nos paramètres respectifs, à mieux « faire société » ensemble.

Petite bibliographie

Le Coran :
Le Coran, trad. Denise MASSON, La Pléiade, Gallimard 1972 (existe en 2 volumes, collection Folio n°1233-1234. introduction, notes, concordance et index).

Roger ARNALDEZ, Le coran, guide de lecture, Desclée 1983.
Jacques JOMIER, Un chrétien lit le coran, Cahiers Evangile n°48, Cerf 1984.
Rachid BENZINE, Le coran expliqué aux jeunes, Seuil 2014.
Régis BLACHERE, Le coran, Que sais-je 1245, PUF 1980.

L’Islam :
Jean-Luc BRUNIN, Rencontrer l’Islam… tout simplement, éditions de l’atelier 1993.
Jacques JOMIER, Pour connaître l’Islam, Cerf 1988.
Adrien CANDIARD, Comprendre l’Islam (ou pourquoi on n’y comprend rien ?), Flammarion, coll.  « Champs actuels » 2016.

L’Islamisme :
Emilio PLATTI, Que penser de l’Islamisme, forme moderne du radicalisme islamique ? ed. Fidélité, coll. « que penser de… » n°89, 2016.
Franck FREGOSI, L’Islam dans la laïcité, « Pluriel », Fayard 2008 et 2011.

Islam et christianisme :
Cardinal Jean-Louis TAURAN, Je crois en l’Homme, « Les religions font partie de la solution, pas du problème » , ed . Bayard 2016.
Père Michel LELONG, L’Eglise catholique et l’islam, l’enseignement des papes, ed. Erik Bonnier 2016.

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Enjeux et défis du dialogue islamo-chrétien

Abdelkader Dkhissi, président de l’association cultuelle des musulmans de Rodez, conversant avec le p. Jean-Jacques Rouchi, délégué diocésain aux relations avec les musulmans (Toulouse)

Le p. Jean-Jacques Rouchi, délégué aux relations avec les musulmans du diocèse de Toulouse est intervenu le 3/10/2017 à Rodez (Saint Pierre) pour donner une conférence sur le dialogue islamo-chrétien, du point de vue catholique.

En voici les notes prises par R. Bui, qui n’engagent pas le conférencier.

Des rencontres, dont le dialogue est un horizon…

Pour les catholiques, le texte fondateur du dialogue interreligieux est Nostra Aetate dans Vatican II, avec la Trinité comme fondement. Des documents épiscopaux ont été édités sur le sujet, notamment celui sur les fondements du dialogue interreligieux en 2009, ou celui de 2011 sur la pratique.

Le contexte

Le contexte français et international est marqué par les attentats, les questions de sécurité, plus ou moins instrumentalisées par les politiques. Nous avons tous, dès que l’on dépasse 3000 habitants, des quartiers avec des difficultés : discrimination au travail, au logement ; questions posées par la laïcité, dont le substantif n’est pas dans la constitution et qui peut ou non être qualifiée selon 7 acceptions (J.Baubérot) : comment la vivre dans l’espace public ? Cela peut devenir mesquin avec des questions vestimentaires, mais aussi porter sur des questions plus large : le statut de la femme… l’égalité homme-femme est un idéal en France, mais qui de fait n’est pas visé en pays musulman sauf en Tunisie. A l’international, Daech est en régression en Syrie et Irak, mais continue de revendiquer des attentats – dont on a le tort de trop parler, leur donnant une exposition augmentant la séduction d’adolescents et la terreur des populations occidentales. L’imbrication des économies, des pays arabes avec l’occident. Un contexte pas facile, dans lequel nous sommes appelés à vivre un dialogue islamo-chrétien.

Le dialogue, côté chrétien

Après les attentats et notamment celui du p. Hamel, Mgr Aveline, nous dit les difficultés du dialogue islamo-chrétien. Le terrorisme se réclamant de l’islam est capable de séduire des jeunes et provoque chez les chrétiens une peur que les gestes amicaux des responsables musulmans ne suffisent pas à contenir ; l’identité nationale pour être multiculturelle n’en est pas moins française. Cela induit deux opinions opposées : la nécessité encore plus urgente du dialogue, un motif de méfiance accrue.

Il ne faut pas se résigner à cette opposition d’opinion parmi les membres de l’Eglise, qui pourrait se traduire en éventuel rapport de forces. L’Église est mystère, sacrement universel du salut, n’ayant pas pour but d’assurer sa survie institutionnelle. Un débat est possible entre catholiques sur l’annonce et le dialogue avec les musulmans – qui n’implique ni naïveté, ni prosélytisme. Il y faut une nécessaire appropriation des textes du Magistère invitant au dialogue, et un patient travail d’évaluation des pratiques du dialogue islamo-chrétien. Jean-Paul II écrivait que le dialogue interreligieux fait partie de la mission évangélisatrice de l’Église, le Christ étant présent dans les personnes, les cultures, les religions !

Avec nos contemporains, les catholiques, nous oscillons entre l’hostilité (à cause des chrétiens d’Orient, du souvenir des croisades, de l’actualité) et l’indifférence ; entre « on a tous le même dieu » et « on ne pourra jamais s’entendre » : en fait, si on connaît l’autre, un autre mode de rencontre que l’affrontement est possible, comme à d’autres époques. Le fondement de la question est en fait théologique : il faudra que les responsables politiques s’intéressent à la théologie de la révélation de l’islam et du christianisme, car c’est elle qui détermine les rapports entre croyants, avec la différence entre la Bible – témoignage de croyants repérant l’expérience de Dieu qu’ils ont faites – et le Coran – descente par morceaux d’un livre incréé.

Daniel Joulia, Edith Guillemet, Mustapha Najari, Hamid Abdelaali, Marguerite Puech, après la conférence du 3/10
Le dialogue

Le dialogue, on n’y est pas encore ! Il faudrait pour cela qu’il y ait désir de se parler. Le dialogue est un horizon. Il suppose déjà de vouloir se rencontrer, sans prétendre vouloir convaincre l’autre, en prétendant étudier une religion depuis l’intérieur de l’autre. C’est chose inutile, depuis 14 siècles. Il faut en fait entrer dans la logique de l’autre, connaître la langue des musulmans, à condition que les musulmans eux-mêmes connaissent l’arabe ! Beaucoup n’ont pas accès aux textes arabes de la grande tradition, et croient que le Coran leur impose de voiler leur femme. Il faudrait que chacun ait accès à sa propre culture avant d’en arriver à ce dialogue qui suppose de connaître sa culture et celle de l’autre… « Dans le dialogue, il n’est pas respectueux de laisser croire à l’autre qu’on croit ce qu’il croit qu’on croit, alors qu’on ne croit pas ce qu’il croit qu’on croit. » Beaucoup de malentendus viennent de là et il faut les lever, se rencontrer en n’ayant pas peur de nommer nos différences, avec respect et douceur, bienveillance, pouvoir dire que Jésus est la Parole de Dieu incarnée dans la Vierge Marie, mort sur la croix, ressuscité, ce qui est une différence avec ce que dit le Coran. La Trinité n’est pas ce que le Coran croit que les chrétiens croient (Dieu, Jésus, Marie). Il pourrait être intéressant de voir ce que disent les textes : la négation de la crucifixion par les musulmans vise les juifs ; elle a été pour eux une apparence – ce que l’on pourrait traduire par « ce ne sont pas eux [les juifs] qui l’ont crucifié » (ce qui est conforme à la foi chrétienne) au lieu « ils ont cru l’avoir crucifié » (ce qui ne l’est pas). A la suite des chrétiens syriaques, nous croyons que le Christ est bien le davar hébraïque, ce qui peut rejoindre certaines expressions coraniques.

Ne pas avoir peur de nommer les différences, car elles pourraient être fécondes, nous permettant de mieux connaître ce que nous croyons, en nous voyant dans le regard de l’autre. Ce « tendre la joue gauche » est difficile à court terme, mais opératoire à long terme.

On assiste à une inflation de la norme chez les musulmans qui repose sur l’ignorance et sur l’incapacité des populations musulmanes à aller aux sources, à avoir accès à la diversité des sources théologiques et juridiques, ce qui laisse en fait une grande liberté au croyant, comme dans le protestantisme : chacun est face à sa conscience informée par sa connaissance (de la véritable tradition arabo-islamique, bien plus riche que ce qu’en disent les ultras). Or c’est là où le bâts blesse.

Il faudra distinguer entre les musulmans, car il y a 1000 manières d’être musulman. Personne ne peut décréter qui est musulman et ne l’est pas.

Les textes du magistère

Nostra Aetate est une déclaration avec 5 petits paragraphes, faciles à lire. Ce texte a été écrit à cause de l’holocauste. L’Église qui devait pour des questions d’études bibliques aborder les sources juives de notre foi, avait quelque chose à dire sur l’Israël biblique. Des évêques arabes chrétiens, ont alors demandé que l’on écrive aussi quelque chose sur les autres religions. Ce document a été difficile à rédiger (5 moutures) et promulgué à la toute fin du concile (1965).

De quoi l’Église se mêle-t-elle avec les religions ? Au nom de sa nature profonde, l’Église a une tâche d’unité et de charité. Révolution copernicienne dans ses relations avec les autres religions, car la relation entre juifs et chrétiens a été extrêmement conflictuelle au départ, violente même car conduisant aux premières persécutions (celles de Pierre et Paul). Quand la chrétienté a rencontré l’islam, ce dernier a amputé la première de mult de ses terres, en Afrique du Nord, en Europe de l’Est. Quand la chrétienté a rencontré les religions d’Amérique du Sud, cela a mené à leur éradication. Il a fallu attendre le XXème siècle pour que l’Église catholique ait un regard positif sur les autres religions, mais sans préciser les critères de vérité et de sainteté présents dans les autres religions, qui quoiqu’elles diffèrent de la nôtre reflètent souvent un rayon de la vérité, des semences du Verbe, en toutes personnes, en toutes cultures. Mais « toutefois », l’Église est tenue d’annoncer le Christ, la voie, la vérité, la vie, en qui se trouve la plénitude de la révélation de Dieu et en lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Qu’avec prudence et charité, par le dialogue et la collaboration avec les adeptes d’autres religions, on reconnaisse, préserve et fasse progresser les valeurs morales et socio-culturelles présentes en elles.

Il faut y aller ! C’est là la mission de l’Église. Ce n’est pas une lubie, de la naïveté, mais c’est urgent.

Se conduire fraternellement ! La fraternité : une urgence pour notre pays, contre stigmatisations, amalgames, discriminations. Pour nous chrétiens, nous sommes tous frères, et tout homme est à l’image de Dieu, ce qui est une difficulté pour les musulmans (encore qu’un Al Ghazali (1058-1111) irait jusque là…)

Avoir une belle conduite, vivre en paix avec tous les hommes pour être fils du Père qui est dans les cieux. La fraternité découle de la paternité.

Cf. Ecclesiam Suam encyclique de Paul VI où l’Église se fait conversation. Dialogue et mission (1984), l’encyclique de St Jean-Paul II Redemptoris Missio (1990), Dialogue et annonce (1991), le discours de Benoît XVI à Ratisbonne (2006) qui a réveillé le dialogue islamo-chrétien.

Les fondements du dialogue

L’expérience humaine :
L’homme est un animal « logikos », de dialogue – si l’on ne dialogue pas, on devient violent. La Bible nous dit que Dieu a tout créé par la Parole, et que l’homme est à l’image de Dieu. Lorsque les hommes ne se parlent pas, cela donne Caïn et Abel.

Le Dieu Trinité :
Le Dieu des chrétiens est dialogique, dialogual ; le mystère intime de Dieu est qu’il est dialogue éternel d’amour entre le Père et le Fils, échange de l’Esprit. Le Père dit le Fils (Verbe) qui le nomme Abba (Père) dans l’Esprit. Cet Esprit va réaliser tout cela, le principe de la relation à autrui, la force qui actualise le don de soi manifesté en Jésus, au fondement du vrai dialogue qui est refus de la violence et conversation fraternelle avec celui qui croit différemment de nous. Il inspire des paroles et des actes dans la communauté chrétienne et hors d’elle qui témoignent de la sainteté de Dieu. D’où la nécessaire inculturation, comme nombre de missionnaires l’ont vécue (rédigeant les premiers dictionnaires et par là sauvegardant telles langues).

Dieu ne parle jamais pour ne rien dire, mais au contraire pour faire : sa parole est performatrice. Jésus dialogue en écoutant les docteurs de la loi. Le dialogue est en Dieu lui-même, et il est constitutif de notre identité humaine, chrétienne, et… nationale.

La pratique du dialogue

Enjeux :
Enjeu citoyen et politique : les croyants ont un rôle massif pour faciliter ce dialogue national, car le fond du problème n’est pas socio-économique ou culturel, mais théologique ; c’est la foi qui détermine les comportements. Au nom d’une vision réduite et dévoyée de la foi, on a en un certain islam une inflation de normes et une sécession de certains de la communauté humaine, ce qui est contraire à l’islam.

Enjeu spirituel : cf. ci-haut.

Enjeu de formation : appel pour les catholiques de bien connaître leur foi et d’essayer d’entrer dans la foi de l’autre.

Enjeu oecuménique : l’oecuménisme est né en 1910 de la concurrence de missionnaires en terres non chrétiennes. Il importe de proposer à d’autres chrétiens de participer au dialogue interreligieux.

4 attitudes :
– dialogue de vie, possible pour tout le monde, dans le cadre des relations quotidiennes.
– dialogue pour promouvoir la justice et la dignité de l’homme : collaboration à telle œuvre ou action.
– dialogue des expériences spirituelles, avec mult précautions, sans gommer les différences car on ne peut pas prier ensemble, mais être ensemble pour que chacun prie (cf. rencontre d’Assise 1986) : pour les chrétiens, c’est le Christ qui prie en nous. Analogie avec la spiritualité soufie, comme avec toutes les expériences mystiques qui se rejoignent. Cf. François d’Assise en dialogue avec le sultan à Damiette (1219). Cf. la traduction du Coran en latin au XIIIème siècle, commandée par Saint Pierre le Vénérable.
– dialogue théologique : très difficile, car cela suppose environ une quinzaine d’années d’études pour chacun (cf. la langue)…

Obstacles :
– La peur de l’autre parce qu’il est autre, et parce que l’on ne sait pas vraiment qui on est. Cela suppose un ancrage dans ce que l’on est.
– L’autosuffisance : je n’ai rien à recevoir des autres.
– L’ignorance de sa propre doctrine et de celle de l’autre – avec la prétention à connaître la religion de l’autre mieux que lui.

Conditions :
– Dialoguer ne signifie pas que l’on est d’accord, au contraire. La différence de l’autre va m’aider à mieux me connaître vs le consensus mou ou la négation des différences. De fait, toutes les tentatives d’unification des religions n’ont abouti qu’à créer de nouvelles religions !
– Ceux qui dialoguent, ce ne sont pas des religions, mais des personnes représentatives de leurs traditions, prêtes à s’apprivoiser, à faire des actions ensemble, en particulier manger ensemble i.e. se laisser construire par ce qui construit l’autre.
– Le dialogue, c’est d’abord écouter l’autre, non pas pour placer ensuite ce que l’on a à dire. Mais une juste complémentarité entre écoute et dialogue.

Fruit :
Ce dialogue porte beaucoup de fruit pour les chrétiens, dans leur rapport à la vérité, parce qu’ils ne l’ont pas complètement assimilée. La vérité est la personne du Christ en qui il s’agit de nous laisser assimiler toujours plus. Le dialogue permet de réviser préconceptions et préjugés, et de purifier notre foi.

Le dialogue islamo-chrétien ne doit pas être laissé aux seuls musulmans et chrétiens, mais inclure les pouvoirs publics, comme catalyseur non religieux. Nous organisons à Toulouse des semaines de la fraternité, en lien avec préfecture, et la mairie de Toulouse (conseil de la laïcité et de la fraternité), entre religieux et « convictionnels » (francs-maçons, libres penseurs, CRAN, groupe Callas, non-croyants)…

Comment aborder les questions qui fâchent ?

On ne peut pas apprécier une religion depuis l’intérieur d’une autre. Il doit y avoir un moyen terme d’où aborder la foi des croyants, par un regard qui objective les choses sur les textes sacrés, leur langue, les influences, leur histoire… en vue d’une exégèse. Situer dans la géographie et l’histoire (cf. la diversité des interprétations en christianisme et en islam).

Être intelligent : on réclame de la nourriture halal dans les cantines scolaires, ce qui est contraire à la laïcité, mais on peut répondre sur un terrain non religieux, sur le plan diététique (cf. vegan, non gluten).

Quelques convictions personnelles

Cela ne sert à rien de chercher à se convaincre, mais on peut chercher à mieux se connaître, à comprendre ce que l’autre pense, entrer dans sa logique ; nos convictions ont des ressorts différents – pour un musulman, le Coran est la copie d’un livre parfait qui est en Dieu, dont la preuve de la perfection est d’ordre esthétique (en arabe, l’inimitabilité du texte du Coran, de sa langue arabe donne au monde arabe la fierté d’entrer dans l’histoire des civilisations après une longue marginalisation ; la langue arabe a été ainsi l’instrument d’une collecte de richesses culturelles de différentes sources : antiques, persanes, indiennes…). Pour un chrétien, le texte biblique émane des témoignages de croyants, sur 17 siècles, à la confluence d’une multitude de cultures.

Voir que l’on n’est pas si éloignés que cela.

Ce n’est pas à nous de dire ce qu’est le vrai islam. Seul un musulman pourrait dire qu’il ne se reconnaît pas dans l’interprétation de tel ou tel autre musulman.

« Si nous ne vivons pas comme des frères, nous mourrons tous comme des idiots » Martin Luther King.

« Nous sommes condamnés au dialogue » Card. Tauran

Réciprocité ?

Côté musulman, il y a très peu de textes sur le dialogue comme on les trouve en christianisme. La conception de l’histoire comme enquête chez les occidentaux, pour établir un continuum entre les faits et des relations de cause à effet, avec en conséquence la notion de progrès qui vient de la révélation biblique, cette conception diffère de celle des musulmans. La révélation chrétienne est progressive, avec une éducation des hommes. Celle musulmane consiste en des spots de lumière identiques en différents temps, où les prophètes reçoivent et transmettent le même message, dont les différences viennent des sharia différentes, mais sans progrès. La plus parfaite est celle descendue en dernier, celle de Mohamed, irruption définitive de la perfection. L’islam projette sur le christianisme sa conception de la loi.

Cela explique qu’il n’y ait pas réciprocité côté musulman. Il n’y a pas d’envie chez eux d’aller voir un modèle moins parfait. Mais la technique occidentale les intéresse, ce qui n’est pas sans produire des changements de mentalité, car on n’use pas impunément d’une technique sans que cela modifie la vision du monde. Cela dit, des pays musulmans ont aussi fondé des instituts de dialogue interreligieux.

Le grand obstacle est la langue. Trop peu de musulmans sont assez francophones pour avoir fait la transition culturelle entre l’islam en arabe dans leur pays et la présentation de l’islam dans un contexte culturel francophone.

On lève les premiers obstacles par l’humilité d’être curieux de l’autre. Une posture spirituelle de non auto-suffisance qui permet de vaincre les obstacles culturels. Dieu n’est jamais plus éloquent que lorsqu’il se fait humble, voire silencieux à la crèche et à la croix.

Une présentation du fait religieux dans les établissements scolaires serait nécessaire.

Religions pour la Paix 2017 05 19 c

Des rencontres islamo-chrétiennes à Rodez

A noter à l’agenda 2017 :

samedi 16/9 & dimanche 17/9 : portes ouvertes à la mosquée de Rodez.
samedi 30/9 19h-22h30 : repas maghrébin (10 € – réserver au 06 22 43 97 69) puis table-ronde à 3 voix avec l’évêque de Rodez, l’aumônier musulman de la prison de Rodez, le pasteur de l’Eglise protestante unie du Rouergue, au centre social Saint Eloi, Rodez.
mardi 3/10 20h30-22h30 : conférence-débat sur « Enjeux et défis du dialogue islamo-chrétien » avec le p. Jean-Jacques Rouchi (d’autres soirées suivront en 2017-2018, les 1ers mardis des mois pairs). à la Maison Saint Pierre, Rodez.

Cliquer sur les affiches pour les agrandir.

Repas et conférence à 3 voix 2017 c   Soirées de dialogue islamo-chrétien 2017 10 03

Un dialogue exigeant

2016 07 29 A la mosquée 3

Après l’assassinat du p. Jean Hamel, peu avant la très appréciée visite de musulmans à la Cathédrale pour la messe du 31 juillet, nous étions venus à la mosquée pour une visite fraternelle de catholiques auprès de la communauté musulmane. Nous y avons eu un échange des plus profonds sur le sens de ces événements : la vraie signification du martyre comme point d’orgue d’une vie donnée aux autres ; les convergences et les frictions de l’islam avec les us et coutumes français, du fait de l’histoire ; ce qu’il appartient à chacun – croyants ou non, chrétiens ou musulmans – de faire contre l’extrémisme djihadiste, parce qu’avec 20% de « convertis » parmi les djihadistes français, ce n’est pas que l’affaire des musulmans, ou des politiques, ou des services de sécurité, mais de toute la nation, qui peut s’interroger sur ce qu’il reste à sa jeunesse comme raisons de s’engager, de vivre et de donner sa vie. Mais c’est aussi l’affaire des musulmans, ce qui suppose que soient mieux représentés les « musulmans de base » horrifiés par ce qu’ils voient comme une perversion de leur foi. Cela suppose aussi une réflexion sur la transmission de cette foi, sur son contenu. « Le Coran, c’est comme une forêt. Il y a des bonnes plantes, il y en a de mauvaises. Il faut savoir trier. » nous disait Mustapha B.M., l’un de nos plus anciens interlocuteurs musulmans. Dans une autre rencontre en septembre, Hamid A., dont je ne peux douter de la modération, préférait « trier » non pas dans le Coran ou dans l’Islam-pris-comme-un-tout, mais plutôt entre bons et mauvais musulmans. Une attitude modérée certes, mais qui explique les conflits internes à l’islam, de ses origines jusqu’à aujourd’hui, puisque sur d’autres critères que ceux de Hamid, Daesh veut aussi faire ce tri !

Le dialogue s’est prolongé en octobre chez Rachid E.H., l’un des responsables de l’ACMR (Association Cultuelle des Musulmans de Rodez), qui insiste pour vivre un islam « à la française, en respectant les lois de la République et de la laïcité », mais qui reconnaît un problème interne : « la plupart des imams de nos mosquées ne parle pas français. Des jeunes s’alimentent alors sur internet, auprès du « cheikh Google ». Il faut faire du tri. Il faudrait que ces jeunes viennent à la mosquée pour que l’on ne les laisse pas à l’abandon, prêts à être attaqués par ces prédicateurs. C’est comme pour un troupeau de chèvres : c’est celle qui est égarée qui sera mangée par le loup. » Rachid indique aussi la voie choisie par les musulmans de la mosquée de Rodez : « On « trie » parmi les imams. Dans le contrat qu’on fait avec l’imam, on impose d’être modéré. Notre Islam est modéré, c’est comme cela que l’on veut le vivre. Le juste milieu. On ne laisse pas le temps aux gens d’implanter leur idéologie, leurs idées. » Une attitude qui confirme in situ l’étude sociologique de l’Institut Montaigne sur les musulmans de France, soit 5,6 % de la population française (10 % des 15-25 ans). Parmi ces musulmans, 46 % se considèrent comme des musulmans culturels, pratiquant le halal, mais sans pratique de prière, et sans problème avec les lois de la République. Ensuite, 26 % pratiquants, pour qui la religion musulmane est très importante, et qui considèrent que c’est une chance d’être dans la République Française, avec la laïcité. Leurs femmes peuvent être voilées – ce qui n’est pas incompatible avec la laïcité. Mais ils considèrent qu’il est possible de vivre un Islam de France, un mélange des cultures. Et puis le chiffre problématique des 28 % qui considèrent les lois de la République, la laïcité comme un obstacle à leur pratique religieuse. C’est à la fois une minorité sur le total des musulmans, mais près de la moitié des musulmans de 15 à 25 ans. L’intégration est en panne pour eux, et l’identité musulmane leur est une identité de substitution. L’étude montre qu’il y a un travail à faire avec eux, pour leur intégration, leur faire voir comme une chance le fait d’être en France. Oserons-nous œuvrer dans ce sens ?

p. Raphaël Bui

2016 10 14 Dialogue chez Rachid El Hadrati (5)Pour aller plus loin…
–  Fabrice Hadjadj et Abdennour Bidar dialoguent sur l’Islam en France, les racines judéo-chrétiennes de la France, la radicalisation islamiste : ICI.
– L’enquête de l’Institut Montaigne : « Un islam français est possible » : ICI.
– Un dialogue ruthénois autour d’une collation marocaine, chez Rachid El-Hadrati : ICI

De retour du Maroc

Emilie Ferrand, ségalie, revient sur les 2 ans passés en coopération au Maroc avec la DCC. Extrait d’un interview par Raphaël Bui.

EF : Pour moi qui ai une foi au ras des pâquerettes, cela fait envie d’avoir une foi un peu plus ardente. Je comprends que des musulmans qui ont été éduqués dans un pays du Maghreb, ne se sentent pas trop compris par la société française. Ne serait-ce que dans la langue : Au Maroc, on entend « Allah » au moins 500 fois par jour, et dans la moindre phrase, « si Dieu le veut. » Dieu est partout. Chez nous, on a beau être chrétiens, on ne pense pas à Dieu chaque fois qu’on dit « merci », qu’on fait un projet ou quelque chose. Cette présence de Dieu, qui à mon avis peut être oppressante si on n’est pas croyant, nous ramène à notre place d’homme. Elle nous rappelle qu’il y a quelqu’un au-dessus, ou en tout cas avec nous. Et ça, c’est intéressant !

Inversement, est-ce qu’il y a des choses dans une société sécularisée comme la nôtre qui seraient un progrès pour les musulmans ?
EF : Plus de liberté ! Parce qu’on leur dit ce qui est bien, ce qui est mal, ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire. Nous chrétiens, nous sommes plus à nous poser des questions. Je ne suis pas sûre qu’au niveau de nos grands-parents c’était comme ça.

Cela rejoint l’expérience d’un Charles de Foucault, redevenu chrétien au contact des musulmans pour la raison que tu indiques : le sens de Dieu au quotidien. En même temps, il n’est pas devenu musulman du fait du manque de liberté, du formalisme, du permis et du défendu en Islam. Cela ne lui suffisait pas.
EF : Pour moi, sans la liberté, tu ne peux pas devenir vraiment toi-même et explorer toutes tes possibilités, tout ce que tu pourrais apporter justement au monde. Tu ne développes pas ton trésor.

Tous les musulmans que tu as rencontrés au Maroc manquaient de liberté ?
EF : Ce serait bête de juger, parce qu’extérieurement, c’est ce qui choque de la part des gens que tu rencontres. Cela dit, il y a des gens qui arrivent à se sortir de ça, peut-être parce qu’elles ont eu une éducation où on leur a demandé de réfléchir, où ils ont peut-être fait de la philosophie, qu’ils se sont ouverts, et qu’ils se posent un peu plus de questions sur leur foi. Sinon, l’impression générale, c’est ce manque de liberté. Du coup, je me suis rendu compte que chez nous aussi, on manque de liberté. Mais c’est plus facile de le voir chez l’autre que chez soi. L’histoire de la paille dans l’œil du voisin, et la poutre dans le sien. Donc, aller ailleurs et prendre du recul, cela permet de voir nos propres incohérences.
On nous a éduqués à la foi d’une manière un peu « bisounours ». Moi, je ne crains pas le Seigneur, je ne crains pas d’aller en enfer, parce qu’on m’a tellement dit que Dieu était amour… Le diable, le mal, on l’a complètement mis de côté, pour essayer de ne pas faire fuir les gens. Mais peut-être que cela manque de relief et de radicalité pour certains. C’est un message un peu tiède et ça ne fait pas forcément rêver les gens qui ont soif d’idéal et qui vont se tourner malheureusement vers un Islam radical.

Radicalité ?

Philippe ArnalFr. Philippe Arnal, Clerc de Saint Viateur et enseignant, témoigne d’une discussion avec des lycéennes ruthénoises.

L’une d’elles, musulmane croyante et pratiquante, avait appris que j’allais prendre mon engagement religieux définitif [le 23/10/2016 à Treize-Pierres, Villefranche de Rouergue : photo ci-contre] et voulait savoir ce qui s’était passé dans ma vie pour que j’en arrive là. Sous-entendu, à une telle extrémité, à une telle radicalité !

Ma première réponse se voulait politiquement correcte, audible par des jeunes marqués par la postmodernité et la sécularisation. J’ai donc affirmé ne pas me définir comme un « croyant » mais comme un « cherchant », mon choix de vie en valant un autre… Quel étonnement quand elle m’a répondu assez sèchement : « Là ! Monsieur ! Je ne peux pas vous croire ! Quand on s’engage dans une vie comme la vôtre, c’est qu’on est forcément croyant ! »

Sa réflexion m’a alors rappelé une remarque du philosophe Fabrice Hadjadj : « La radicalité n’est pas une tentation, mais un devoir. Dans la mesure où elle consiste à aller à la racine des choses (radix, en latin) et à libérer toute la vitalité dont on est capable, la radicalité est bonne. Elle nous préserve des petits compromis incessants, de ce laisser-aller de feuille morte emportée à tout vent d’opinion. » Les jeunes, croyants ou non, cherchent quelque chose qui relève d’une épopée, qui fasse sens, et pour laquelle on peut vivre et mourir. Le bonheur que nous cherchons profondément est-il dans le bien-être et le confort… ou plutôt dans la générosité jusqu’au sacrifice ? Si nous sommes vivants, n’est-ce pas pour vivre à fond, donner la vie et donner sa vie ?

Devenir religieux, c’est donc suivre radicalement quelqu’un qui m’a appelé personnellement : me tourner vers le Christ ! C’est croire qu’il y a plus de vie dans cet appel que dans un autre, plus à donner là qu’ailleurs ! Le Christ n’est pas une marque dont on fait la publicité. Il est une personne qui vient à nous, avec tout l’inattendu, l’incontrôlable de la rencontre. La radicalité chrétienne doit alors se vivre dans la fidélité à cette personne et dans la mise en œuvre intelligible de cette relation.
Voilà peut-être ce que j’aurais dû d’abord lui répondre…

Religions pour la paix - 27 novembre 2015

Après les attentats de Paris…

Voici la déclaration commune que les signataires aveyronnais ci-dessous, nous publions ce dimanche 13 décembre 2015 :

Après des citoyens ciblés parce que juifs, enfants et adultes, après des soldats et policiers ciblés parce que gardiens de notre sécurité, après des journalistes ciblés pour l’usage de leur liberté d’expression, voici que des barbares aux thèses mortifères s’attaquent sans distinction à notre communauté nationale. Comme les idéologies totalitaires du siècle dernier, une nouvelle barbarie prend pour cibles des innocents.

Hommes et femmes de l’Aveyron, de religions différentes – juifs, chrétiens, catholiques, protestants, musulmans – nous sommes tous atterrés et meurtris par les conflits et la haine qui sévissent dans ce monde et désormais en France, notre patrie, et nous exprimons notre plus profonde compassion aux familles des victimes et aux blessés, qui ensemble voulaient seulement chanter, s’amuser, rire et dîner.

Les crimes contre des innocents sont inadmissibles et ne pourront défaire la fraternité, l’unité et l’indivisibilité de la France. Toutes nos religions condamnent la haine, le meurtre, les actes terroristes, la violence qui humilie les hommes et discrédite la cause de ceux qui l’utilisent, quelle que soit la cause. Conformément à nos valeurs spirituelles et morales, nous rejetons catégoriquement et sans ambigüité le terrorisme extrémiste usurpateur du nom de l’Islam, et toute forme de violence qui sont la négation des valeurs de paix et de fraternité que nous voulons porter ensemble, et nous affirmons que toute vie est sacrée. Nous appelons les hommes et les femmes de bonne volonté à la résistance, à ne jamais abdiquer face au mal, et nous sommes reconnaissants à l’égard de nos services de sécurité, policier et militaire qui œuvrent pour notre protection, en y associant tous les personnels soignants et sauveteurs pour leur courage et leur dévouement.

Des attiseurs de haine comptent entraîner notre pays dans un cycle de violence pour le déstabiliser, pour en fracturer la cohésion sociale. Au-delà de ces heures d’émotion, nous, croyants, nous voulons nous opposer aux fanatiques manipulateurs de conscience, mais aussi à ceux qui voudraient faire de l’islamophobie une politique, aux prêcheurs du choc des civilisations qui imputent globalement à l’Islam ces dérives extrémistes, en pratiquant l’amalgame entre nos concitoyens de culture ou de religion musulmane, et terroristes islamistes. Nous appelons aussi nos compatriotes musulmans de France à consolider leur attachement à la France et aux valeurs de sa devise, à édifier les ponts d’amitié et de fraternité avec leurs concitoyens, à agir pour plus de justice sociale.

Le dialogue, et tout particulièrement celui des religions et des cultures, est plus que jamais vital, comme antidote à toute forme d’extrémismes, religieux ou non-religieux. Nous, représentants cultuels et communautaires, croyants de différentes religions en Aveyron, nous pouvons témoigner d’un long chemin de paix et de fraternité, nous rencontrant régulièrement pour partager en toute amitié, franchise et vérité toutes sortes de sujets, avec nos engagements dans la cité. Pour lutter contre l’extrémisme et les dérives auto-destructrices, il nous faudra cependant revenir sur les causes, les raisons qui ont poussé de jeunes français à commettre de tels crimes, et traiter enfin le problème en profondeur, s’interroger sur un vide de sens que notre société consumériste ne peut étancher par « du pain et des jeux ». Une autocritique, un examen de conscience seront nécessaires à tous, croyants ou non, et la bonne volonté et les discours ne suffiront pas.

Que Dieu nous en donne le courage et protège la France et tous ses enfants : ceux d’ici et ceux d’ailleurs, ceux qui combattent et ceux qui ont peur !

Mimoun BOUJNANE Raphaël BUI Simon MASSBAUM Luc SERRANO
Président de l’Association Cultuelle des Musulmans de Rodez Responsable du Service Diocésain des Relations avec les Musulmans (Eglise Catholique) Délégué du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF) en Aveyron Pasteur de l’Eglise Protestante Unie de France (Rodez)
2014 09 27 Religions pour la Paix (Saint Eloi, Rodez) (35)

Education, transmission, vivre ensemble

Affiche 2014 Religions pour la PaixSamedi 27 septembre 2014 au Centre social Saint Eloi de Rodez a eu lieu la 2ème édition du forum des « Religions pour la Paix », sur le thème de l’Education, de la transmission et du vivre ensemble. Une après-midi de tables-rondes, un dîner au couscous et une double conférence en soirée, tels étaient les ingrédients de cette belle demi-journée de dialogue !

Voilà ci-dessous les notes prises par le p. Raphaël aux interventions d’Abdelkader Djermani (secrétaire général de la mosquée de Clermont Ferrand, directeur de l’institut musulman d’Auvergne, chroniqueur à Radio Chrétienne de France) et du p. Jean-François Bour (prêtre, frère dominicain, directeur adjoint du Service des Relations avec l’Islam, 10 ans en Egypte, islamologue)

Cf. Album photo : http://tinyurl.com/religions-pour-la-paix-2014

Abdelkarim Djermani
Moins que des experts du dialogue islamo-chrétien, nous sommes surtout des hommes et des femmes qui par leur parcours ont eu la chance de rencontrer d’autres croyants dans leur différence. Je me rappelle d’un ami, d’un homme que je rencontrais d’abord avec politesse, et que j’ai appris à aimer comme un frère, le p. René Mazenod qui nous a quitté il y a quelques années. Il avait fait l’effort d’apprendre l’arabe, il aimait beaucoup le Maghreb. Le p. François Fonlupt a repris le flambeau : vous (aveyronnais) nous l’avez pris !
Le jeune Badreddine, étudiant, nous a ouvert tout à l’heure sur l’internet, un outil formidable. Mais nous avons aussi à envisager ses dangers, comme fenêtre ouverte sur le monde avec l’embrigadement, qui va au-delà de l’endoctrinement, parce que cela débouche sur des actes, sur des départs vers la guerre.
Il y a eu une table ronde sur la transmission, dans les lieux de culte, mais aussi de culture, de sport. Une 3ème table ronde sur l’école : pour les anciens, l’école était un sanctuaire et l’enseignement une personnalité sacrée, c’était vrai en Algérie, au Maroc. L’instituteur détenait la science et la connaissance, et ce qu’il disait relevait du sacré, et les parents validaient ses paroles. Aujourd’hui, il y a rupture avec ce schéma, avec des familles qui ne peuvent le reproduire, des parents largués car la loi ne sacralise pas l’enseignant, et surtout lorsqu’ils n’ont pas accès à la langue française, ce qui débouche sur l’échec scolaire, et des enfants qui se forment eux-mêmes sur internet, les réseaux sociaux. Internet pose problème aux institutions que nous essayons de construire, avec une longueur d’avance, des sites de propagande avec beaucoup de moyens, contre lesquels on ne fait pas le poids. L’un des plus grands champs de bataille est internet, une guerre que les associations qui 2014 09 27 Religions pour la Paix (Saint Eloi, Rodez) (40)travaillent à la transmission, à l’éducation, à la prévention doivent avoir les moyens de mener. Des propagandistes donnent des conférences sur internet, avec 500.000 connexions aux quatre coins du monde.

Jean-François Bour
La qualité des efforts dans les tables-rondes de cette après-midi m’a impressionné. Je viens de Tours, près d’un lieu qui a gardé la mémoire d’Abdelkader, un grand homme, pas seulement un chef de guerre et un résistant, mais un grand spirituel. Il a été emprisonné à Amboise, qui est devenu un lieu de pèlerinage islamo-chrétien.
Je suis membre du SRI, un service de l’épiscopat français, qui a fêté ses 40 ans l’an dernier, ce qui est un cas unique en Europe : l’Eglise de France est l’une de celles qui a le plus tôt pris en considération le dialogue islamo-chrétien.
Plutôt que « les enjeux du vivre ensemble », le vivre-ensemble EST l’enjeu de la transmission, de l’éducation. Ce n’est pas d’abord une question de moyens, de temps favorable. C’est d’abord une question de foi. Croyons-nous au vivre-ensemble ? Car il y a une grande différence entre ceux qui y croient, et qui vont glaner tout ce qui est possible pour œuvre dans le sens de la possibilité d’un vivre-ensemble, et ceux qui font le contraire pour se conforter dans l’impossibilité de vivre-ensemble.
Prendre conscience que nous sommes une famille humaine tout d’abord. Si nous sommes des hommes et des femmes de foi, nous avons la conscience de l’unité de la famille humaine, qu’il s’agit d’accueillir et de faire émerger. Cf. le film de Nadine Labaky « Et maintenant, on va où ? » (2011) une sorte de conte philosophique, dont la finale est exactement une réflexion sur le fait que nous sommes une même famille. Le Liban est composé à parité de musulmans et de chrétiens. Le vivre-ensemble vient de cette source, peut-être trop enfouie, qu’il faut faire émerger petit à petit. Un père jésuite travaillant à Homs, ville martyr en Syrie, essayait de rassembler les gens, et les enfants surtout, pour préparer l’avenir, avec des activités rassemblant des enfants chrétiens et musulmans. Une maman en pleurait : « C’est pourtant pas si difficile d’être ensemble ». Bien sûr, il faut faire un effort pour s’expliquer, dire ce que l’on ne comprend pas. Croyons-nous au vivre ensemble ?
Bien sûr, transmettre, éduquer les jeunes est très important pour qu’émerge cette conscience d’être une même famille. Il y a des institutions, des communautés religieuses, des associations, du sport, mais il y a une crise :
2014 09 27 Religions pour la Paix (Saint Eloi, Rodez) (17)- La famille s’est rétrécie, et l’on n’a plus la présence des grands-parents qui sont porteurs de la mémoire.
– Il y a une montée de la violence des petits enfants entre eux, à force de ne plus dire non aux enfants, qui leur fait croire que la frustration est impossible à vivre, notamment celle qui vient de la présence de l’autre. Dire non à un enfant, lui mettre des limites, lui indique qu’il y a l’autre, le désir de l’autre et ses besoins.
– L’univers médiatique façonne comme un magistère nos manières de penser, de vivre, et qui ne donne pas assez d’éléments de discernement sur l’actualité. C’est en train d’émerger, avec des émissions qui commencent à expliciter des éléments aidant à réfléchir (C dans l’air… dénonciation des sites qui entretiennent de la désinformation avec des faux fabriqués comme de la propagande).
– L’illusion que nous savons beaucoup de choses, parce qu’internet fournit beaucoup de données, qu’il stocke des informations, sans que pour autant on connaisse les choses, sans savoir encore faire le tri. L’école a du travail.
– On transmet surtout un savoir pour faire des techniciens, voire des technocrates, avec un savoir utilisable qui permette de faire fonctionner la machine économique ou politique. Or on sait des générations passées, qu’il y avait des « humanités » qui véhiculait la sagesse des temps passés, qui permettaient de goûter, d’évaluer les savoirs. Aujourd’hui, les grands partis politiques français ont externalisés la réflexion, la production des idées, et ne sont plus que des machines de communication. A-t-on encore l’objectif d’éduquer les gens à la liberté, des êtres humains qui s’épanouissent, qui discernent ? Pour la dimension plus affective de la vie, les gens sont livrés à une sorte de permissivité morale, une schizophrénie entre une haute compétence technique et une zone informe où on ne sait plus sur quels critères fonder une décision ?
Qu’est-ce que c’est qu’éduquer un être humain ? Le conduire à faire l’expérience de la vie, et par là assumer des liens justes avec les autres. Devenir libre, non pas seulement d’une liberté-de-capacité-de-choix, mais aussi d’engagement, d’adhésion à ce qui est beau, vrai… assumer des choix, un engagement envers l’autre, même si cela coûte, s’il est devenu vieux, handicapé…
L’accomplissement d’un être humain, ce n’est pas loin de la foi d’un chrétien. Car s’accomplir comme être humain, c’est faire la volonté de Dieu, qui veut que nous soyons pleinement humains. C’est même faire la volonté de Dieu. Il faudra poursuivre le dialogue entre nous croyants et les incroyants. Car beaucoup de non croyants désirent qu’une éducation sérieuse permette de rendre pleinement humain.
Tous tiennent à l’autonomie du sujet, que chacun soit respecté comme un « je » qui soit pleinement lui-même. C’est un acquis de la modernité que croyants et incroyants, nous pouvons partager. Les non-croyants ont peur des croyants en pensant que notre Dieu veut étouffer le sujet libre croyant. A nous de rappeler que Dieu veut l’homme et la femme libre. Pour avoir beaucoup fréquenté les musulmans, je crois que les musulmans le croient aussi. Dieu en Islam ne contraint pas. « Point de contrainte en religion ».
Nos institutions religieuses, peut-être aujourd’hui et hier, ne saurons pas toujours faire de cette vérité essentielle une pratique réelle. On a toujours le risque de fabriquer une religion qui dérape par rapport à ce que Dieu demande de vivre. Cf. La liberté de conscience affirmée à Vatican II, cru avant mais pas appliquée.
Les religions sont responsables d’une transmission qui favorise la paix, chacune et ensemble. Une transmission de savoirs et de la foi dans ce sens. Le card. Tauran le redit. Les religions devraient respecter une charte. Par exemple, les religions devraient se convaincre qu’elles doivent offrir le visage de croyants vraiment libres. Une charte où les croyants seraient responsables non pas seulement d’eux-mêmes, mais du bien commun. Le monde est notre maison commune. Quand nous transmettons, que nous puissions reconnaître ce qui chez l’autre est une vraie richesse (chez les musulmans, chez les catholiques, chez les protestants), en essayant de ne pas employer de termes méprisant : nous sommes tous à la même enseigne.
On transmettrait les croyants en leur donnant la possibilité de dire leurs désaccords. Lorsque nous transmettons, nous parlons de vérité, mais peut-être n’aide-t-on pas assez les croyants à dire à d’autres croyants ce qu’ils portent au cœur, à entendre la vérité de l’autre, à s’interpeller sur certains sujets. Apprendre à se parler.
Une charte permettrait à tous de pratiquer une sorte d’auto-critique sur notre manière de conduire nos projets, un travail modeste, humble, régulier, parce que personne ne peut affirmer qu’il est saint. On est tous dans des manquements terribles à l’égard de frères dans notre propre religion. Alors avec les autres…
Continuer de nous retrouver autour d’un repas, dans la simplicité, en amis, en frères. Avec la nécessité concrète de veiller dans les circonstances actuelles, en ne nous laissant pas dicter nos attitudes de considérations politiques, mais du fond de notre intériorité. Nos prises de position dépendent de notre attachement au Dieu qui aime les hommes et veut les conduire à la vraie vie.
Quelques pistes pour une certaine transmission du patrimoine religieux.
En 2009, Tony Blair a fondé un programme éducatif « Face to Faith » avec un système de vidéo-conférence permettant à des élèves de se parler de leurs différences culturelles et religieuses, avec des débats inter-continentaux. IL faudrait suivre ce genre d’initiative.
Il y a des programmes de recherche sur la manière de transmettre la pensée religieuse qui mobilise des chercheurs. Une réflexion des Scouts et Guides de France sur des temps spirituels permettant à tous de découvrir ce qu’ils ont en commun ou ce qu’ils aimeraient comprendre de la religion de l’autre.
Des couples pluri-religieux se développent, ce qui n’est pas facile pour les institutions religieuses qui ne savent pas comment faire. Il y aura des réflexions sur la transmission religieuse dans ce cadre, en s’inspirant d’expériences notamment africaines où ça se passe bien. Ce n’est pas facile, mais pas d’inquiétude. Les défis devant lesquels nous sommes sont la mondialisation, avec des échanges de population. Tout le monde subit cette situation. La difficulté est belle. Le défi nous oblige à être vraiment des humains dignes de la parole que Dieu nous adresse. Laissons-nous enseigner par tel de nos anciens :
Al-Ghazali : Connaissance sans pratique est folie. Pratique sans connaissance est inutilité.

Abdelkader D.
La mondialisation nous oblige à une responsabilité. Ce ne sont pas les anges, mais l’homme qui a été établi « calife » (lieu-tenant de Dieu) sur la terre. Nous faisons ce soir quelque chose de banal, partager un couscous, ce qui vaut tous les discours, un pacte de fraternité. Le dialogue est une responsabilité très lourde et très nécessaire aujourd’hui.
Il y a l’option de vivre les uns à côté des autres. Certains le pratiquent, mais c’est prendre le risque de mourir les uns contre les autres.
Nous avons à vivre les uns avec les autres, et c’est le minimum pour un être humain doué d’intelligence. Accepter de voir en l’autre un frère – qui en arabe contient le mot « autre » et réciproquement.
Ma religion, dont je suis fier et heureux, l’Islam m’enseigne qu’il y a l’option beaucoup plus haute, plus noble, qui est celle de vivre pour les autres, construire pas seulement pour soi, mais aussi pour les autres. Et c’est cela que nous voulons partager. C’est une graine qui a déjà donné du fruit, même si le prix est parfois lourd.
La grandeur, la miséricorde et la beauté de Dieu que nous avons à réfléchir, pour lui rendre témoignage, honorer sa réponse aux anges.
Le vivre-ensemble c’est aussi indispensable et nécessaire que l’oxygène que nous respirons. L’actualité nous dit qu’il n’y a pas d’autre option. Je ne veux pas pour mes enfants d’un monde comme celui qui produit la violence tuant un français parce qu’il est français.

Jean-François B.
Les multiples déclarations des instances musulmanes de France ou d’ailleurs ont du poids pour nous, catholiques. Le texte signé le 15 septembre par toutes les institutions musulmanes de France est le fruit d’un effort de concertation, que nous chrétiens devons savoir honorer.
Avec l’œuvre d’Orient, le SRI a signé une déclaration conjointe pour dire que ce n’est pas parce qu’il y a des frères chrétiens persécutés en Irak, que l’on doit remettre en question le dialogue avec les musulmans de France. C’est une question de justice. On ne peut pas choisir entre la solidarité avec les chrétiens dans le monde et le dialogue avec tout homme de bonne volonté.

2014 09 27 Religions pour la Paix (Saint Eloi, Rodez) (33)Badreddine Melouah
Le vivre-ensemble fait partie de notre foi, celle des chrétiens et des musulmans. Le point essentiel est la méconnaissance de notre religion respective.

Abdelkader D.
Beaucoup de jeunes musulmans n’ont qu’une connaissance très superficielle de leur foi musulmane. Idem chez les chrétiens. A ceux qui viennent à l’Islam depuis le christianisme, je les renvoie d’abord au christianisme.

Jean-François B.
Dans la façon dont nous chrétiens, nous parlons de la Trinité, Dieu est relation, et il nous invite à la relation avec l’autre.
Je vois aussi que certains, très croyants, musulmans ou chrétiens, sont empotés, ne savent pas trop bien comment s’y prendre pour le 1er pas avec l’autre d’une autre religion, avec parfois des scrupules. Il faut juste une pichenette pour aider.

X (chrétien)
Je suis en contact humain via le sport avec des jeunes de différentes religions. J’ai questionné un jeune d’origine marocaine sur le Ramadan, qui m’a donné une réponse très proche de ce que portent les chrétiens. Profiter des passerelles.

Jean-François B.
Il me revient une réflexion à peine esquissée : les richesses dont l’autre est porteur. J’ai une immense tristesse à voir mon pays ne pas être capable de découvrir les richesses immenses pour notre nation, chez nos concitoyens musulmans. Certes beaucoup ne peuvent l’imaginer et travaillent à l’inverse.
A Tours où j’habite, des musulmans de mon âge sont découragés après des dizaines d’entretien où ils ne trouvent pas de travail. Nous avons des richesses à apporter. Cf. le bilinguisme français-arabe est un plus pour notre pays.

Raphaël B. (catholique)
Qu’est-ce que la rencontre de l’autre vous a apporté comme richesses, comme émerveillement ?

Abdelkader D.
L’échange entre le p. René Mazenod et l’imam de la mosquée de Clermont-Ferrand, avec moi comme spectateur, de leur échange souvent silencieux.
Ce chrétien, prêtre, qui connaissait ma langue, ma religion, qui me propose d’en débattre. « Je vous ai créés, peuples et tribus pour que vous vous connaissiez les uns les autres. »
J’ai compris grâce à René, qu’il n’y avait pas de faute à entrer dans une église, la cathédrale de Clermont, Chartres. Le dialogue interreligieux m’a appris que nous avons besoin des uns des autres pour achever notre construction.

Jean-François B.
J’ai rencontré essentiellement l’Islam au contact des maghrébins en France et de l’Egypte où j’ai vécu 10 ans. J’ai toujours été impressionné par la prière musulmane, bouleversante. Une prière qui a beaucoup de classe, qui dégage une telle puissance d’adoration, que des auteurs chrétiens et encore actuellement, se penchent sur cette manière d’adorer, qui les a ramenés à la source de leur prière d’adoration de chrétien (Charles Péguy, Henri de Castries, Louis Massignon, Hugues Coquard).
J’ai le sentiment que souvent, chez les musulmans que je rencontre, il y a un attachement à la sobriété, de faire un usage modéré des biens de ce monde. Cette sobriété, nous en avons vraiment besoin pour le monde d’aujourd’hui, où les générations futures sont en danger. Il y a un milliard et demi de musulmans dans le monde qui peuvent nous apprendre cette sobriété.

X. (musulman)
« Notre monde est une prison pour le croyant », car il se met des barrières. Le dialogue interreligieux proprement dit pose problème, car nous avons des vérités, des convictions dans notre religion qui nous mettent des barrières.
Il faut être intelligent, pour comprendre l’autre, et ne pas prendre en considération certaines paroles ou certains actes.

Abdelkader D.
Le dialogue interreligieux, ce n’est pas toujours être d’accord. C’est gentil de prendre un repas ensemble, mais quand il s’agit de dogme, de convictions ? Un ami, maître soufi, me racontait cette histoire tirée de Rumi :
Dans un village, tout le monde souhaitait voir un éléphant. Par bonheur, on annonce l’arrivée d’un cirque dans le village, mais de nuit. Les villageois impatients, vont de nuit voir incognito l’éléphant, pour en parler le premier. Le lendemain, tous se retrouvent pour parler de ce qu’ils ont vu de l’éléphant : l’un une trompe, l’autre une grande oreille, l’autre la queue. Et ça a dégénéré en dispute. Lorsqu’enfin tout le monde a vu l’éléphant, tous avaient raison.
Le Dieu auquel nous croyons est le même.

Jean-François B.
Evidemment, il y a des façons de parler de Jésus qui sont irréconciliables. C’est bien que l’on arrive à se le dire, en simplicité, en s’écoutant, que l’on essaye de vraiment s’écouter, d’entendre comment l’autre vit de sa foi, comment il la voit, il est un croyant parmi d’autres qui essaie d’expliquer de son mieux, mais fragilement, le dogme de sa foi. C’est difficile de parler de sa foi.
Il faut de l’humilité pour parler de Dieu, devant son mystère. Oui, il y a des mots, mais qu’est-ce que chacun de nous prétend comprendre de ces mots ?
Que signifie l’unicité d’Allah ? La Trinité ? Cf. « tout ce que j’ai écrit n’est que paille » (St Thomas d’Aquin)

Rachid (musulman)
Pour connaître l’autre, j’essaie de connaître sa religion. Jn 20,17 : Ne me retiens pas parce que je ne suis pas monté vers mon Père et votre Père. Comment comprenez-vous ce verset, ainsi que la prière de Jésus à son Père ?

Jean-François B.
Pour un chrétien, l’essentiel de sa vie spirituelle, c’est d’être conduit pas Jésus au Père, parce qu’il est venu lui-même du Père. Le rôle de Jésus est d’être médiateur, comme un pont, assumant ce que nous sommes et ce vers quoi il emmène. Ce n’est pas très simple, mais Jésus est celui qui accompagne l’homme et qui est capable de l’introduire dans la vie de Dieu. C’est un mystère bouleversant dont on ne peut pas parler de manière légère en citant quelques versets, comme dans une logique facile. Il faudrait une soirée pour en parler, avec des croyants qui soient capables de dire de ce que cela produit dans leur cœur.
Que Jésus prie Dieu, cette question m’a été souvent posée en Egypte… Ce que je vais chercher chez un ami musulman, ce n’est pas des arguments, mais découvrir ce qui est précieux pour lui, même si je ne comprends pas – tout de suite ou jamais – parce que je veux le respecter dans sa foi. C’est plus intéressant !
Il y a en France des imams et des prêtres qui se réunissent sur nos dogmes et articles de foi fondamentaux, avec de belles expériences où l’on parle de ces mystères difficiles pour les uns ou pour les autres. Ce sont des initiatives audacieuses, mais l’avenir appartient aux audacieux.

Béatrice Serrano (protestante)
Les chrétiens et les Musulmans ont le Livre en commun. Il serait bien difficile aux chrétiens de lire le Coran en Arabe de droite à gauche. Cependant, le livre peut-il être utilisé comme « objet intermédiaire d’expérience » afin d’accéder à une meilleure connaissance des uns et des autres ?

Jean-François B.
Il y a un petit souci de ce point de vue-là. Un certain nombre de gens qui ne sont pas musulmans ont lu le Coran, sans être au fait des méthodes d’interprétation du Coran élaborées depuis des siècles par l’Islam. Or c’est très important, car il y a un nombre incalculable d’antidotes contre les interprétations folles que font ceux qui vont en Irak ou en Syrie. Il importe aussi pour les musulmans de lire la Bible avec les méthodes d’interprétation qu’ont élaborées les Eglises, « maîtresses de lecture ».
N’ayons pas la prétention de comprendre le livre de l’autre à partir d’une connaissance rudimentaire.

Abdelkader D.
Notre problème vient plutôt des gens… qui lisent le livre, de droite à gauche, et même de mémoire ! Le problème n’est pas de savoir lire, mais de l’interpréter. A force de lire à la lettre, nous prenons le risque d’assécher nos âmes.

François Fonlupt (évêque)
Père, frère… Qu’est-ce que la fraternité ? L’expérience que ce qui nous relie est plus fort, plus profond que ce qui peut nous séparer. C’est un enjeu fondamental par rapport au vivre-ensemble aujourd’hui, qui consiste à s’atteler à ce qui nous relie. La foi peut nous relier comme nous séparer. C’est une vraie question que de s’interroger sur ce que l’on reçoit de la foi de l’autre.
Eprouver ce qu’autrui me dit de son expérience de Dieu, différente de la mienne, qui m’aide à comprendre que ce que je dis du mystère de Dieu n’est pas abouti, que j’ai à progresser, et que Dieu est plus grand, que je ne peux pas l’enfermer. C’est un chemin de paix pour la société.
Nous avons vécu des choses toutes simples cette après-midi, et je repars plus pacifié.

X (chrétien)
Il faut parler, profiter de toutes les occasions ; par exemple à la fin d’un match, avec comme conclusion que même les incroyants sont travaillés par la question de Dieu.

Notes prises par Raphaël Bui
(elles n’engagent pas les conférenciers)

DCIM100SPORT

Et si l’on s’exerçait au dialogue !

Affiche 10 ans Religions pour la paix 6Samedi 29 septembre 2012 a eu lieu un événement extraordinaire, la rencontre islamo-chrétienne de personnes de tous les horizons (Église catholique, Église réformée de France, Association Cultuelle des Musulmans de Rodez). L’après midi des tables rondes de ¾ d’heure chacune ont eu lieu autour de 6 sujets : face à la violence, l’accueil de l’étranger, la famille et l’éducation, les pratiques religieuses, le sens de la vie, la foi et les fondements des religions. J’ai participé à trois d’entre elles. Voici le compte-rendu de l’une d’entre elles :

La famille et l’éducation
Le groupe était composé d’une protestante, de musulmans et de catholiques :

• Hamid a expliqué que dans la religion islamique, il y a toujours un homme, une femme ; les enfants sont éduqués dans le respect et la foi. Il y a toujours le mariage pour officialiser leur union et avant d’avoir des enfants. Les parents se doivent de donner l’exemple par la pratique de la religion avec les cinq obligations du musulman :
– La Chahada, est l’attestation de foi de l’uni-cité de Dieu et de la prophétie de Mahomet : c’est la plus importante.
– Les cinq prières quotidiennes peuvent être faites n’importe où, en direction de La Mec-que.
– Le jeûne du mois de ramadan : de l’aube au coucher du soleil, le jeûne est prescrit.
– L’impôt annuel : la zakat est l’aumône aux pauvres dans les proportions prescrites en fonction de ses moyens.
– Le pèlerinage à La Mecque : au moins une fois dans sa vie si le croyant ou la croyante en a les moyens physiques et matériels.
Les couples musulmans peuvent adopter les enfants, mais en général ils n’ont pas recours à la procréation avec l’aide de la médecine.

• Pour les catholiques, il y a le sacrement du mariage, engagement devant Dieu et les hommes et en toute liberté. C’est un engagement de fidélité, de respect, soutien du conjoint en toutes circonstances (maladies…). Les parents se doivent à l’éducation à la foi de leur enfant : Baptême, KT, Eucharistie et Confirmation.

• Pour les protestants, le mariage n’est pas un sacrement, il y a la bénédiction au Temple et l’officialisation de l’union du couple à la Mairie. Pour eux les seuls sacrements sont le Baptême et l’Eucharistie. Les enfants commencent à 7 ans l’école du Dimanche, à 14 ans, ils vivent leur Confirmation.

Le sujet du mariage des homosexuels a été un peu débattu et quelqu’un a dit : « Nous sommes le produit de deux différences et l’enfant a besoin des deux pour s’épanouir. »

Nous avons partagé le repas, moment d’échange et de convivialité. A la fin du repas, nous avons accueilli notre évêque François Fonlupt.

DelormeEn soirée, une conférence a été donnée par le p. Christian Delorme de Lyon, auteur de plusieurs livres, dont L’Islam que j’aime, l’Islam qui m’inquiète, et le Dr Wassim Hamie, médecin gériatre à Albi.

Voilà quelques expressions entendues de Christian Delorme : le Coran est pour les musulmans un trésor spirituel ; nous, nous sommes amoureux de ce texte qu’est la Bible ; nous devons apprendre le texte de l’autre ; nous devons apprendre le respect ; nous avons de la chance en France : la communauté musulmane est soucieuse de la paix sociale ; regarder la foi de l’autre, le regarder avec respect et amour.

Merci aux organisateurs pour cette journée placée sous le signe de la fraternité.

Anne-Marie Bel